Celui que l'univers répugne

Publié le par Pense-bête(s)

Celui que le monde répugne, par le Sybarite L'expansion de l'univers n'est qu'un simulacre. Il paraît évident au contraire que celui-ci se contracte, et plus rapidement encore que nous ne pouvions l'imaginer. Il corrèle historiquement avec le développement de la société moderne, j'en veux pour preuve que plus homo modernus avance, invente, crée, et plus son univers s'amenuise. L'agglomération dans de gigantesques cités perpétuellement illuminées en est bien sûr une cause évidente, de même qu'une vie remplie de futilités qui parviennent à gommer certains axiomes que nos lointains cousins sapiens eux-mêmes avaient assimilés. En construisant son monde propre, certes immense et intriguant, l'Homme a renié les mystères du monde sublunaire. Qui aujourd'hui se préoccupe encore sérieusement de tourner son esprit vers le ciel, refuge des témoins sans âges du chaos originel ? Seuls quelques ermites astrophysiciens, derniers prophètes constellaires, daignent ponctuellement descendre de leurs montagnes pour prêcher d'insaisissables murmures cosmiques.

 

L'espace est pourtant l'avenir programmé de l'espèce, que ce soit pour palier au tarissement des territoires vierges et étancher la soif d'aventure, ou pour une probable colonisation forcée. Aussi mérite-t-il qu'on lui consacre quelque attention. Plongeons-nous dans le royaume de l'infini, des grands nombres à puissances, le salon de concorde du poète et du scientifique. Paradoxalement, c'est dans les confins de ses propres pensées (le personnel, proche) que la conception même de l'univers (l'universel, lointain) est possible. Désormais dans mon époque froide et détestable, plus de réflexion, encore moins d'introspection pour tenter de comprendre ce qui se joue entre le monde vrai et sa représentation humaine étriquée, tout juste une prose passagère et mièvre. Car sots sont ceux qui regardent le ciel avec délectation ! Inconscients sont ces spectateurs candides de l'horrible vérité : comment leurs yeux trop humains peuvent-ils supporter ce spectacle ?

 

Chacun a bien sûr entendu un proche invoquer un jour ces mots malheureux : « comme le ciel est beau ce soir » ; «Regarder les étoiles me vide la tête de mes problèmes » ; « On se sent vraiment petit devant la grandeur de l'univers ». Ces propos sont une torture pour moi, ils me serrent le cœur tandis que je frémis encore d'effroi, tapi dans le réconfort aveugle de ma caverne. Ces gens regardent le ciel avec une telle candeur, le spectacle des étoiles n'est pour eux qu'une variation esthétique à la palette azur-grise qui compose le jour. En bon métronome la voute étoilée s'impose à eux comme une toile céleste qui engage à la rêverie. Mais quel rêve ? Comment trouver le moindre réconfort dans cet abîme insondable ? Il n'existe là-bas que le plus pur désespoir, qui s'insinue dans le cœur et l'âme comme un poison. Tourner ses yeux vers le ciel, c'est se plonger dans un océan noir et vide ; l'esprit ne peut l'appréhender, ni même le concevoir en partie, nous confrontant de la manière la plus brutale aux limites de notre abstraction. D'être de raison, nous voilà trépané par une Nature avare, distillant une conscience tout juste suffisante à nous infliger un mal sans nom devant l'étendue de notre incompréhension. Tenter une représentation mentale du cosmos est une tâche vide de sens ne pouvant conduire qu'à la folie.

 

Mais les dieux farceurs ont poussé la comédie plus loin encore, car l'admiration de la voute étoilée ne se contente pas de pétrifier le penseur : un jeu de miroir s'établit avec la maigre compréhension qui nous est allouée pour se confronter à l'infini. Épreuve cruellement jugée par un tribunal constellé d'un jury d'astres silencieux et où votre vie, vos certitudes, votre imagination entière sont avalées dans le trou noir du ridicule. Voilà pourquoi vouloir soulager ses plaies quotidiennes avec le baume de la nuit étoilé n'a aucun sens : vous êtes encore dans une illusion sociale, vous ne comprenez pas ce qui se joue devant vous, vous n'êtes tout simplement pas là...

 

Le ciel uniforme de la journée est une couverture protectrice, elle nous isole des confins monstrueux de l'univers, nous cajole dans de réconfortantes certitudes. Depuis la nuit des temps, l'Homme a peur de la nuit, dites-vous ? Non par crainte de l'inconnu qui rampe dans l'obscurité, mais du jugement implacable des étoiles. Cachez de ma vue ces catins galactiques ! J'exige le droit de ne pas être rien...

 

Le Sybarite

Publié dans Fragments littéraires

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Le sybarite 23/11/2010 21:09


Le ciel uniforme de la journée n'est qu'un phénomène physique dû au passage de la lumière dans l'atmosphère, mais il nous isole visuellement de ce qui est de "l'autre coté", en ce sens il forme une
bulle autour de la terre (tout du moins dans sa partie éclairée). Ce ciel uniforme est une illusion plane, en deux dimensions, sans aucune mesure avec la profondeur de la nuit étoilée. S'il est
bien d'une certaine manière une expression de l'Univers, il l'est de la même manière qu'une histoire douce racontée par les parents et qui drape l'enfance, cachant ainsi les horreurs du monde des
adultes.


Jean-François 23/11/2010 19:11


En quoi le "ciel uniforme de la journée" nous isolerait-t-il plus des "confins monstrueux de l'univers"?

Après tout, il en est aussi une expression.


Lorolail 23/11/2010 09:00


Superbe :)