Des pixels et des dieux : Apologie prétentieuse d’un passe-temps puéril

Publié le par Pense-bête(s)

   Ce soir encore le rituel débute de la même manière… les cieux cléments se sont d’eux même obscurcis pour laisser la froideur pâle de l’écran envahir l’espace silencieux. Une silhouette ample s’active devant l’artéfact, la voilà installée sur son trône, savourant encore quelques secondes l’instant délicieux qui caractérise l’attente de l’extase. En un instant la scène se fige, le doigt précis active la transmutation attendue. Dans un maelstrom inconcevable pour l’esprit humain, des milliers d’années de savoir et de techniques humaines se mettent en branle dans le réceptacle. Les forces de la nature conviées elles aussi à ce prodige parcourent en tous sens l’objet, provoquant dans une symbiose extatique entre meca et natura, une cascade de sons, une myriade de couleurs. La silhouette distraite reste insensible à cette vibration venue du fond des âges, tout juste quelques gargarismes mécaniques caractéristiques le sortent-ils de sa transe : l’instant qu’il attend est bien plus magique…

De quelques gestes précis appliqués à une excroissance au creux de sa main, il commande désormais à la terrible machine, le voilà en possession d’un pouvoir fabuleux et illimité. S’il réussit à décrypter le langage des dieux, il sera capable du plus grand des miracles : celui de donner vie aux rêves…

Chronique de la machine à rêve, livre I

 

 

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Jeu vidéo, le seul mot est lourd de sens, il invite à la raillerie par son étymologie du ludique, du puéril, et pourtant n’est-il pas sujet sérieux lorsqu’après les parents, c’est toute la société qui se mêle de jeter l’opprobre sur ce dangereux corrupteur de la jeunesse ? Le Sybarite, fin connaisseur des délices les plus interdits se fait pour vous l’avocat du diable, et même dangereux subversif en tentant de vous convier sournoisement à l’art encore aujourd’hui secret des jeux vidéos.

 

 

Il peut paraître a priori inconvenant de mêler deux univers si différents que l’art et le jeu vidéo. L’un fait immédiatement écho aux plus belles créations de l’Homme, exposées dans leurs musées-écrins et à dispositions du sens esthétique des foules. L’autre évoque sans ambages un après-midi juvénile ou des représentants prépubaires de la gent masculine gesticulent, hystériques, devant des joueurs de football virtuels. Laissons un instant ces lieux communs socialement construits et ontologiquement imposés pour s’élever un instant dans l’éther trouble et beau du monde artistique.

 

S’il est difficile de pouvoir décrire un concept tel que l’art, nous pouvons trouver un début de satisfaction en la définissant comme une activité de l’Homme, consistant à arranger divers éléments pour s’adresser directement aux sens, aux émotions et à l’intellect. L’art n’est pas le monopole de l’artiste reconnu (Marcel Mauss dirait lui que par définition un objet d’art est un objet reconnu comme tel par le groupe), sa grâce peut être louée hors des temples. Il est un oiseau de paradis échappant à nos considérations terrestres, c’est un concept brutal qui s’émancipe du matériel avec fracas. Hegel énonce dans son Esthétique ou philosophie de l’art une liste classique des arts : architecture; sculpture; littérature; musique; peinture, poésie. Mais par prolongement ou combinaison nous obtenons une liste plus exhaustive des arts reconnus comme tel aujourd’hui : le cinéma, la danse, la bande dessiné, le théatre, la photographie… L’art est donc un concept en mouvement, l’oiseau se pose à son gré sur de nouvelles découvertes de l’Homme et parfois la machine froide et dépourvue d’âme s’anime sous le murmure créateur de l’artiste.

Ce prélude nous rapproche du cœur et de l’âme de notre plaidoyer, la formidable saga de l’ingéniosité humaine ne fait que continuer sa course, l’invention de l’informatique est encore récente, et si sa destinée première n’était qu’une simple calculatrice soumise au labeur, elle est devenue aujourd’hui une sorte de quasi sceptre divin au service de l’imaginaire. Car c’est bien de cela dont il s’agit, le tableau manquait de vivant, la musique manquait d’images, le cinématographe d’interaction. L’art numérique érige l’homme en rien moins qu’un démiurge tout puissant capable de retranscrire rêves et émotions pour qui sait parler ce langage ésotérique. D’un point de vue scandaleusement simpliste le jeu vidéo n’est il pas composé de musique, d’architecture, de scènes, d’histoires ? Comment un assemblage d’arts ne peut-il lui même pas prétendre à ce titre ?

 

Il semble normal que le progrès effraie : cet univers est nouveau, la société ne l’appréhende pas encore dans sa totalité... dans une certaine mesure à juste titre. Qui pourrait prétendre trouver de l’art dans chaque production vidéo-ludique ? Les contre-exemples sont pour le moins légions, mais l’impartialité oblige à critiquer de telle façon chaque film, dessin ou mélodie. Le bon sens reconnaîtra sans hésiter que si derrière chaque création ne se cache pas une œuvre immortelle, l’art numérique mérite un traitement semblable ; cette clémence devrait être renforcée par la jeunesse évidente du sujet. Encore bien imparfait, celui-ci est instrumentalisé à des fins mercantiles (mais n’existe-il pas un marché de l’art ?) qui l’orientent vers une consommation de masse, ludique, éphémère et balisée par des intérêts bassement pécuniaires. Mais déjà de ce marais primaire et bouillonnant émergent des pierres scintillantes ; en sondant leurs éclats on découvre non plus de pâles imitations de la nature, mais bel et bien une oeuvre dont les couleurs chatoient l’âme, l’entraînent au-dessus de mondes fabuleux et bien vivants, la portent au sein d’aventures jusqu’ici imaginaires. Le monde numérique n’a aucune vocation à la mimésis, ses fondements ne sont que rêves et fantasmes. Pour reprendre Hegel, « le beau artistique est plus élevé que le beau dans la nature, puisqu’il dégage des formes illusoires et mensongères de ce monde imparfait et instable la vérité contenue dans les apparences, pour la doter d’une réalité plus haute créée par l’esprit lui même ». Vous aussi, plongez dans une nouvelle réalité de l’esprit, une réalité sensible, visitable, modelable, qui sait ? un jour peut-être palpable, mais dès aujourd’hui pourvoyeuse d’émotions.

 

En libérant le jeu vidéo de ses carquants, l’avenir démontrera que l'art numérique mérite le titre de 10ème art. Pixel après pixel, les nouveaux démiurges sont déjà à l'œuvre dans cet éden en puissance.

 

 

Le Sybarite

Publié dans Fragments littéraires

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