Du rêve et de la réalité dans le rock contemporain - Arcade Fire et Edward Sharpe

Publié le par Pense-bête(s)

Les premiers sont canadiens et dominent la scène indie rock internationale depuis 2004. Les seconds sont des yankess faussement rookies, leur premier album sorti en 2009 faisant suite à de nombreuses vies antérieures consumées sur le bûcher du rock and roll. Les deux titres choisissont emblématiques : Rebellion (lies!) est l’un des titres phares de Funeral (2005), clôt la plupart des concerts d’Arcade Fire et se classe régulièrement dans le palmarès des meilleures chansons de la décennie. 40 day dream ouvre pour sa part magistralement Up from below (2009) et a contribué à faire naître l'aura christique d'Edward Sharpe and the Magnetic Zeros.

oasis.jpgA la lueur des deux chansons (que vous pouvez écouter à l'aide du lecteur ci-contre) et de leurs paroles (dont la retranscription bilingue est disponible ci-dessous) proposées en prélude – vivement conseillé – à cet article, le Pandiculateur vous convie dans les méandres de son imaginaire, entre les nébuleuses de l’interprétation subjective et les crevasses de la passion. Bon voyage.

 

Rebellion (lies) - Arcade Fire

Sleeping is giving in, no matter what the time is.
Sleeping is giving in, so lift those heavy eyelids.
Dormir c'est abandonner, peu importe l'heure qu'il est
Dormir c'est se rendre, alors soulève ces lourdes paupières


People say that you'll die faster than without water.
But we know it's just a lie,
Scare your son, scare your daughter.
Les gens disent que tu mourras plus vite que sans eau
Mais nous savons que ce n'est qu'un mensonge
Effraie ton fils, effraie ta fille


People say that your dreams  are the only things that save ya.
Come on baby in our dreams, we can live on misbehavior.
Les gens disent que tes rêves sont la seule chose qui te sauvera
Viens chéri dans nos rêves nous pourrons vivre notre mauvaise conduite


Every time you close your eyes, lies, lies! (x4)
Every time you close your eyes (x4)
A chaque fois que tu fermes les yeux, mensonges, mensonges ! (x4)
A chaque fois que tu fermes les yeux
(x4)

People try and hide the night underneath the covers.
People try and hide the light underneath the covers.
Les gens essaient de se cacher la nuit sous des couvertures
Les gens essaient de cacher la lumière sous des couvertures


Come on hide your lovers underneath the covers (x2)
Viens et cache tes amours sous des couvertures (x2)

Hidin' from your brothers underneath the covers,
come on hide your lovers underneath the covers.
Cache-toi de tes frères sous des couvertures
Viens et cache tes amours sous des couvertures


People say that you'll die faster than without water,
But we know it's just a lie,
Scare your son, scare your daughter, (x3)
Les gens disent que tu mourras plus vite que sans eau
Mais nous savons que ce n'est qu'un mensonge
Effraie ton fils, effraie ta fille
(x3)

Now here's the sun, it's alright!
(Lies, lies!)
Now here's the moon, it's alright! (Lies, lies!)
(x2)
Maintenant voici le soleil, c'est bon ! (Mensonges, mensonges !)
Maintenant voici la lune, c'est bon !
(Mensonges, mensonges !) (x2)

Every time you close your eyes, lies, lies! (x4)
Every time you close your eyes (x3)
Lies, lies!
A chaque fois que tu fermes les yeux, mensonges, mensonges ! (x4)
A chaque fois que tu fermes les yeux
(x3)
Mensonges, mensonges !

40 day dream - Edward Sharpe and the Magnetic Zeros

I've been sleeping for forty days and
Yeah, I know that I'm sleeping cause this dream's too amazing
She got gold doorknobs where her eyes used to be, yeah
One turn and I learned what it really means to see, yeah
Je dors depuis quarante jours et
Oui, je sais que je suis en train de dormir car ce rêve est trop merveilleux
Elle a des poignées de porte en or à la place des yeux, oui
Un tour, et j'ai enfin appris ce que voir voulait dire.

Refrain :
It's the magical mystery kind
Must be a lie
Bye bye to the too good to be true kind of love
Oooooh I could die
Oooooh now, I could die
C'est le genre de mystère magique
Ça doit être un mensonge
Adieu à l'amour trop beau pour être vrai
Ooooh je pourrais mourir
Ooooh maintenant, je pourrais mourir

 

Now I've been sleeping for sixty days and
Nobody better pinch me
Bitch I swear, go crazy
She got jumper cable lips
She got sunset on her breath
I inhaled just a little bit
Now I got no fear of death
Maintenant je dors depuis soixante jours
Il vaudrait mieux que personne ne me pince
La s*****, je te jure, je devien(drai)s fou
Ses lèvres ressemblent à des câbles électroniques
Il y a un coucher de soleil dans son souffle
J'ai inspiré un tout petit peu
Et maintenant je n'ai plus peur de la mort

 

Refrain (x2)

 

 

Les deux périples commencent de la même façon : un battement régulier et soutenu. Puis les chemins se séparent : alors que le cœur d’Edward s’emballe d’entrée, une basse sombre et lourde de sens inaugure la persécution des Arcades du Feu. Si l’introduction de Rebellion (lies) est so(m)bre, celle de 40 day dream est déjà jubilatoire : les (deux fois) trois coups du lever de rideau affichent l’insolente vitalité du rêve avant-même l’arrivée d’Edward dans le théâtre imaginaire qui se construit devant nos oreilles.

L’attitude de nos deux héros est fondamentalement antagoniste : à l’inverse d’Edward, le Rebelle se refuse à accorder une dance aux instruments qui l’entourent – ils l’oppressent, implacables, menaçants, à l’instar de la batterie imperturbable qui bat la mesure de l’autorité tout au long de la chanson, avec une accélération régulière mais presque imperceptible qui trahit le duel marathonien qui est en train de se disputer entre les deux belligérants, atteignant son acmé lors des refrains. Son homologue rêveur, bien moins suspicieux, semble s’amuser avec la batterie imprévisible qui rythme la marche glorieuse de son triomphe. Il est Roi au milieu de ses sujets : cordes, archets, timbales, marteaux de feutre et autres serviteurs harmoniques suivent le mouvement imposé par le Grand Rêveur.

Le Rebelle se méfie comme de la peste de ce piano soporifique qui tente de l’endormir : « Dormir c'est abandonner, peu importe l'heure qu'il est / Dormir c'est se rendre, alors soulève ces lourdes paupières ». Il se révolte contre le rêve que tente de lui imposer cette présence obscure qui le cerne de toute part. Aux antipodes du prisme des émotions électriques, Edward se livre avec extase à l’acceptation des volutes du rêve qui s’offre à lui : « je sais que je suis en train de dormir car ce rêve est trop merveilleux ». Il rit, pousse la voix, et se livre même à une parade vocalo-nuptiale dans un interlude hors du temps (2’45).

Le violon est l’alter-ego de nos héros. C’est la réponse à leur solitude, le totem qui les relie au monde. Dans le rêve d’Edward, il est omniprésent, rassurant, tandis que le cauchemar du Rebelle est nourri de l’intermittence de son seul compagnon à cordes – la femme à qui il s’adresse ? Chancelant dans les silences (1'06, 2'05, 3,50, 4'21 et 4’34), absent pendant les plaidoiries désespérées de l’insurgé, le violon nourrit l’angoisse d’une voix qui semble devoir se résigner à se battre seule contre tous. Les seuls chœurs qui surgissent du néant humain dans lequel est plongé l'écorché vif semblent garder une distance froide vis-à-vis de lui, déplorant la fatalité de son destin et le jugeant sévèrement à la manière des tragédies grecques. Dans 40 day dream, au contraire, les Magnetic Zeros communient avec le héros de leur croisade fantasmatique jusqu’au bout de la nuit. Le rêve ne se dissipe pas à l’issue de la quarantaine que devaient les soldats à leur Grand Rêveur, mais se poursuit plus de soixante jours, et ne semble jamais devoir s’arrêter…

Si la mort est palpable à chaque recoin de la mélodie Rebellion (lies), les paroles du Rebelle sont un appel perpétuel à la vie et un rejet de la mort qui semble vouloir prendre forme dans l'acceptation du rêve qui lui est imposé. A l'inverse, les 40 jours de rêve d'Edward débordent de vie, comme un oasis de végétation, alors même que la mort pèse de son regard menaçant sur chacune des notes de piano qui soutiennent l'illusion : "Ooooh maintenant, je pourrais mourir".

Edward reconnaît et accepte le mensonge que constitue son rêve, et semble conclure un pacte avec le diable en vendant son âme à une descente aux enfers certaine pour le seul bonheur de vivre – et d'aimer – quelques jours encore (il est intéressant à ce propos de rappeler que l'histoire d'Edward Sharpe est celle d'un messie descendu sur terre pour sauver le monde, mais détourné de sa mission par la rencontre d'une femme). Il est l'incarnation d'un certain hédonisme caractéristique des jeunesses amatrices de rock depuis des décennies. Pour sa part, le Rebelle refuse de se (faire) voiler la face (Les gens essaient de cacher la lumière sous des couvertures) et d'accepter le mensonge nocif contenu dans le rêve qu'on essaie de lui imposer (lies ! lies !). Cet idéaliste ne cesse de rechercher la lumière, à la manière du platonicien qui tente de se soustraire aux représentations mensongères qui se présentent à ses yeux, ou de l'adolescent qui se révolte contre la Vérité des adultes : "A chaque fois que tu fermes les yeux, mensonges, mensonges !".

Deux philosophies opposées sont donc en place, deux combats en suspension... Mais que nous apprend la fin des morceaux sur les destins respectifs du Rêveur et du Rebelle ? Elles sont ouvertes à interprétation.

La structure de 40 day dream ne connaît pas de transformation notable, pas même dans son épilogue. De l'absence de decrescendo à la petite séquence de piano qui conclut le morceau, tout semble suggérer une répétition introublable et une continuité indiscutable du rêve : le délai de 40 jours est déjà écoulé, et il semble que personne ne le pincera pour le ramener à la réalité. Au lieu de cela, le même rêve se poursuivra, s'étirera et se magnifiera : Edward s'est définitivement abandonné à son illusion.

Le combat du Rebelle est de plus longue haleine (5 minutes 10), comme si le temps passait plus vite quand on se livrait au plaisir (3 minutes 53 pour 40 day dream). Le violon, symbole du salut, se fait davantage imposant, et le Révolté semble apercevoir les fruits de sa lutte solitaire : "Maintenant voici le soleil, c'est bon !", même si la persistance des "Mensonges, mensonges, mensonges !" scandés par les choeurs nous laisse un étrange sentiment d'incomplétude, nourri par l'ambiguité de la fin, où la voix semble abandonner le combat contre les instruments triomphants, et la note finale suggérer des paupières qui se ferment...

Qui a vaincu ? Que sont-ils devenus ? Peut-être ne sont-ce pas là les questions essentielles que posent 40 day dream et Rebellion (lies). Ces morceaux nous proposent deux visions du rêve et de la vie. Edward est prêt à sacrifier sa vie réelle pour vivre sa vie rêvée, la seule qui vaille la peine d'être vécue, alors que le Rebelle se bat pour s'échapper du rêve et retourner à la réalité, l'unique vraie façon d’exister.

 

 

Le Pandiculateur

Publié dans Musique

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