Eclairages nocturnes sur la jeunesse contemporaine

Publié le par Pense-bête(s)

(c) www.nopsir.orgLa jeunesse est par définition un thème éternel, inlassablement remis sur la table à chaque passage de génération, autrement dit à chaque fois que d’ex-jeunes détournent leur regard envieux des plus vieux, car ils le sont vraiment devenus, pour le porter vers des jeunes qui ne sont finalement que de futurs vieux en souffrance. Ecrire sur la jeunesse pour une plume orgueilleuse, c’est un peu comme regarder Les Bronzés font du ski le soir du 24 décembre. Pas le premier, et certainement pas le dernier.

Beaucoup de précautions et de fioritures inutiles pour me protéger des cris d’orfraie de militants pourfendeurs de réac’ qui auraient tôt fait de m’empêcher de développer un propos qui m’apparaît pourtant revêtir un semblant, si n’est un soupçon, de réalité.

On m’opposera que se proposer de dresser un portrait à charge de sa propre génération a pour inconvénient de n’avoir aucun point de comparaison, si ce n’est la mémoire [collec/sélec]tive (rayez la mention inutile) des générations précédentes, ou les témoignages fort partiaux des seuls ouvrages immortels que l’Homme ait pu bâtir : les livres. En effet, comme dirait l’autre, on n’a qu’une jeunesse, et comparer sa propre perception d’une époque à celle d’un auteur à l’humeur et à la vision du monde complètement différentes paraît bien hasardeux. Je me contenterai donc, à défaut de comparer, de contempler cette génération, ce qui me donnera, une fois n’est pas coutume, l’occasion de me désoler, vous laissant le soin de me consoler.

Les jeunes se méprisent. Leur dédain ne se cantonne plus aux territoires traditionnels de la vieillesse (les vingt-cinq ans et plus), de l’enfance ([âge du jeune en question] - 9 mois) ou de l’Autre, mais il s’étend de jour en jour, sans cesse conforté par une emprise de plus en plus forte, et de plus en plus précoce. On a souvent une vision d’une jeunesse divisée entre quelques clans, principalement identifiés à un style musical, une mode vestimentaire et des pratiques caractéristiques. Au sein des groupes, les jeunes seraient solidaires contre l’ennemi commun. On peut résumer la situation ainsi, mais ce qui peut paraître étonnant, c’est que même au sein des groupes, les sentiments qui dominent sont négatifs.

Les jeunes n’ont plus d’amis. Ils en ont bien assez sur Facebook. Tout au plus quelques « potes », mais surtout des « gens » avec qui ils « traînent ». Des boulets ? La jeunesse serait-elle un balai qui s’occupe de racler la poussière laissée par ses aïeuls ? Ils se font la bise, bien sûr, même entre hommes dans certaines régions, mais la distance et le dégoût qu’ils s’appliquent à mettre dans leur geste justifierait peut-être de revenir à moins de promiscuité, ou d’adopter cette absence de salut qui caractérise certains pays anglo-saxons. On y retrouverait peut-être quelques résidus de ce respect définitivement anéanti par la violation de l’espace vital.

Remarquez comme, couples mis à part, ils mettent tout leur soin à éviter le contact physique dégradant : dès que c’est possible, les gens qui traînent ensemble (appelons-les les « contraîneurs ») ne s’assoient pas à côté, même si cela suppose de hausser la voix pour communiquer. Pire, quand ils se parlent, ils évitent avec une adresse remarquable de se regarder (en cela bien aidés par les alibis physiques que constituent les portables et les baladeurs). Cela risquerait d’être interprété comme un signe de faiblesse. Parfois même, ils ne s’écoutent pas, ou pas complètement, un écouteur dans une oreille, l’autre oreille à l’affût de la moindre conversation alentour qui parlerait de son propriétaire.

Conséquence peut-être inattendue de la prégnance quasi-omnipotente de la musique sur la vie des jeunes, le dialogue de sourd s’est généralisé. Même quand deux interlocuteurs daignent autoriser la parole d’autrui à pénétrer dans leurs oreilles surbookées, ils se livrent davantage à un double monologue, où chacun essaie de placer  ce qu’il a dire, qu’un dialogue où l’un prêterait une quelconque attention à ce que l’autre s’évertue à rendre digne d’intérêt. Car il n’y a pas de place pour la médiocrité : la compétition s’est aussi installée dans la conversation, avec des adversaires s’affrontant avec l’ardeur de joueurs d’échec sur terrain neutre à chaque fois qu’ils le peuvent. Une fois la discussion terminée, on remet les compteurs à zéro, et on recommence. Il n’est donc pas étonnant de retrouver dans le ton utilisé par les jeunes pour se parler entre eux un soupçon de mépris assez mal dissimulé et une louche d’orgueil mal placé. Même sans poule autour, les coqs font grand bruit dans la basse-cour.

Où l’emploi de l’expression « traîner » semble revêtir le plus de vérité, c’est quand l’on examine l’impatience constante dont la plupart des jeunes font preuve, que ce soit en cours, pendant l’une de leurs vingt-cinq pauses clopes quotidiennes, à la terrasse d’un café, à table, chez eux… Ils ont toujours l’air d’être de passage, de mépriser l’instant que la fatalité leur impose de supporter, avec les « contraîneurs » qui vont avec. Toujours l’air d’être en attente. De quoi ?

Mais du soir, bien sûr. Du grand soir. Il n’y a que ça de bon. Que ça de vivant dans ce cimetière qu’est (pour l’instant) leur existence. Ils n’attendent que ça. La nuit. La débauche. L’alcool. La drogue. Le sexe. Les grands classiques, finalement. Tout le reste n’a que peu d’importance, ce n’est que du temps perdu, ce qui explique leur impatience. C’est là, finalement, dans la nuit, que le jeune peut mesurer  sa valeur en fonction du plaisir qu’il peut se procurer (ou afficher a posteriori à travers les désormais traditionnelles et incontournables photos de soirée) dans la débauche, et non pas dans une quelconque valeur intrinsèque de l’individu qui pourrait donner lieu à l’estime d’amis ou au plaisir de converser, une fois le soleil revenu. Là, dans la nuit, tout est permis, même de sourire, même d’être heureux, même le contact, même l’amitié, même l’amour. D’ailleurs, il abonde. Le jeune aime tout le monde, car tout le monde est beau et gentil sous les projecteurs scintillants de la constellation nocturne.

Ce monde parallèle semble être aux antipodes de son jumeau lumineux haï et réprouvé. Peut-être une question d’éclairage. Pourtant, il répond au même impératif : prouver quelque chose, montrer ce que l’on est. Ou plus précisément, une facette, car le jeune a décidé de n’« être » que dans la nuit. Le reste du temps, par peur qu’on ne découvre sa nature diurne, il reste sur la défensive. Par un paradoxe inexplicable, il doit être l’exact opposé de ce qu’il chérit le plus dans le royaume nocturne, peut-être pour pouvoir y succomber par la suite avec encore plus d’éclat. Il a honte de montrer ses sentiments, maintient une carapace imperméable qui se dissoudra à mesure que les premières gorgées du crépuscule pénétreront sa gorge.

Comment expliquer cette invraisemblable contradiction ? Peut-être pourrions-nous convoquer l’inévitable Michel Foucault, qui dans son Histoire de la sexualité, montra avec une rare élégance comment la société avait placé le sexe et la sexualité en son centre, comme (artificiel) grand principe producteur de sens, « sexe raison de tout », à-même de combler la lacune de sciences de l’Homme à peine émergentes sur une vérité individuelle qui nous était encore accessible mais pourtant nécessaire (« Qui suis-je ? C’est mon sexe qui me le dira »). De la même façon, on peut avancer l’hypothèse que, face aux incertitudes qui caractérisent de façon générale la jeunesse, mais tout particulièrement dans un contexte contemporain de pessimisme exacerbé, le jeune a mis la nuit et la débauche au centre de sa conception du monde, lui octroyant le rôle de grand producteur de sens sur une vérité individuelle qu’il aurait de plus en plus de mal à entrevoir malgré son incessant et grandissant repli sur lui-même. Tout le reste serait vide de sens. La vérité, la raison d’être, serait à trouver dans la nuit. Cela expliquerait-il pourquoi les jeunes scandinaves affichent un moral bien plus optimiste que la majorité des Français, avec une nuit mordant à pleine dent dans le jour ?

Mais après, que se passe-t-il ? Quand et par quel moyen l’âge adulte vient-il imposer son diktat assagissant sur cette jeunesse tourmentée ? Par quel claquement de doigt la jeunesse désespérante devient-elle classe adulte rassurante ? Comment les jeunes cons deviennent-ils de vieux fous ? Il semblerait que cela dépende fortement du parcours du jeune en question, qui détermine l’âge auquel sa vie prend un sens, ou du moins auquel les impératifs de l’autonomie finissent par l’empêcher de songer davantage au problème. La recherche de vérité intérieure serait éclipsée par l’âpre vérité extérieure.

Mais, pour briser une promesse qui n’engageait que ceux qui ne l’ont pas lue, je souhaiterais revenir à la comparaison générationnelle, puisque, je n’en démordrais pas, cette époque semble revêtir une particularité qui va bien au-delà  du lot commun habituel de toute jeunesse. Comment comprendre les raisons de cette situation potentiellement porteuse d’un cancer pour la future société toute entière ? Comment brosser avec le plus d’exactitude possible le portrait de la dystopie pour en repousser l’horizon ? De l’individualisme croissant et du pessimisme grandissant, lequel précède l’autre dans l’explication causale de ce repli du soi grandissant et de ce mépris généralisé ? Dans ce combat de coqs interminable, il me semble malheureusement illusoire de vouloir résoudre le paradoxe de l’œuf et de la poule.

 

 

Le Pandiculateur

Publié dans Société

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