Econduit par sa bière?

Publié le par Pense-bête(s)

 

Les passants que j’observe marchent souvent les yeux dans l’asphalte. Ils avancent ainsi, accompagnés de leurs pensées dans les rues de la ville. Une file de visages comme des rangées de portes sombres que le froid garde bien closes. C’est l’hiver qui veut ça. Il souffle pire sur leurs tracas, et eux ripostent en s’emmitouflant dans l’épaisseur de leur solitude. Ecouteurs sur les oreilles, livres ouverts le temps d’un métro : ils gomment le voyage dans des destinations plus séduisantes que les murs crayeux du quotidien. Moi j’aime bien ça, imaginer. Mais abandonner la terre m’effraie un peu, alors je grimpe sur ce qui m’entoure pour entrer dans mes petites fictions et m’occuper. Pas besoin d’outils pour raccourcir le trajet, juste un peu d’originalité à semer. Un exemple ? Et pourquoi partagerais-je la promenade ? Ah oui, nous sommes dans un texte, ce transport en commun qui nous réunit pour la circonstance…  

 

Voila le genre de taxi que l’on peut croiser au Royaume-Uni. Solution appropriée au problème du  « boire ou conduire »  que le passant interpelle comme le barman dans un brouhaha de pub.

 

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D'ailleurs on en sort à peine qu'on en rencontre déjà un autre genre, de pub, Corona sur un trône à quatre roues. C’est tout de même cocasse de voir l’automobile se faire bière[1] quand on nous répète que l’alcool au volant peut conduire à la mort… Mais dans ce cas, pas d’inquiétude : le client paye pour devenir liquide, puis plonge sereinement dans une bouteille qui ne le condamnera pas. Bien assis au fond de la banquette, il sirote son confort tandis que le véhicule coule dans le trafic et double sans qu’houblon vienne gâcher son parcours. Merveille d’aujourd’hui que de voir une bière qui roule sans se renverser ! Pour une fois l’alcool devient l’objet d’une course hors-taxes dont la seule ivresse est responsabilité, car on évite la trop probable contravention ou les déboires de l’accident. Par la malepeste, me voilà qui m’égare quelque peu… L’alcool n’est pas le taxi ; mais avouez que le cocktail des deux apparaît  curieusement homogène.

 

Observons les flancs du véhicule. Ils sont ornés d’une bouteille dorée comme une matinée de printemps dont le goulot est couronné par les phares, petits soleils ronds de derrière la capsule qui dissipent les ténèbres recouvrant le chemin. « Ouvrez moi ou restez aveugles » semble avertir la boisson, qui cligne de l’œil à chaque tournant pour aguicher le passant. Voilà une façon bien singulière de remettre au goût du jour la parole des poètes qui trouvèrent dans le flot des substances un guide à leur génie. Troublante correspondance de la réclame et de son support, n’est-il pas ? Regardez encore : la lumière s’atteint en passant par le sommet de la bière qu’on traverse par les portières et qu’on achève sur les chapeaux de roues ! Le taxi et son décor s’associent donc pour crier la même espèce de slogan : « Pénétrez-moi vite », « Avalez-moi sur-le-champ ». Susciter le désir, voila une idée qui fait vendre et qu’on ne peut ignorer. Alors penchons-nous un peu mieux sur le cul. Ce cul –celui de la bière évidemment– si près du pot d’échappement qui détonne, c’est une blague un peu fumeuse, mais quand on y pense, à boire sans mesure on régurgite bien souvent le trop-plein. Et n’est-ce pas dans le fond des spiritueux que le désespéré tente d’échapper aux soucis qui enlisent sa vie dans le cambouis ? Que la fin de la bière mène à l’échappement répondrait ainsi d’une logique évidente que la voiture déverserait dans ses détours aux yeux des passants.


Au terme de la bouteille, la source de l’ivresse donc, comme un piège mais aussi comme une promesse d’ailleurs. Or c’est bien ce que l’on découvre sur notre taxi, au terme de cette glissade impatiente le long du corps de la bouteille : la roue ! La roue qui permet la fuite et les transports, ce cercle symbole séculaire de perfection qui se dévoile à la seule condition d’enfermer tout l’or de la bière dans son pauvre coffre. Cette fin de bouteille, c’est donc un espoir de bout du monde et de trésors qui réchauffe et pointe sans candeur le dispositif d’évacuation des émanations produites par notre véhicule, ou notre corps, je ne sais plus très bien…

Mais je m’éloigne un peu trop… On s’embrume peut-être à trop penser aux coins des boulevards, aux carrefours de ces imaginations qui s’entrechoquent comme des brocs dans l’esprit du rêveur. Mais l’essentiel n’est-il pas de brasser ces quelques chimères dans son entourage au lieu de l’ignorer et de le rendre toujours plus triste? Ne pas se laisser gouverner ni emmener, être son propre pilote pour voguer au lieu de ramer, voilà peut-être de quoi désaltérer la sécheresse des jours monotones…   Il ne dépend que de nous de porter à nos lèvres l’happy hour tant désirée. Alors, cheers[2] !

 

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L'Anachorète

 

 

 

 

 

  "Une petite tournée de Jack?"

 

 

 



[1] Oserait-on rappeler les deux sens du mot « bière » ? Boisson fermentée généralement à base d’orge et d’houblon, mais aussi cercueil. La fête et sa fin !

[2] Santé !

Publié dans Société

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