Edward Sharpe et son public magnétique (aux Old Vic Tunnels de Londres)

Publié le par Pense-bête(s)

Alex Ebert, alias Edward Sharpe, leader du groupe Edward Sharpe and The Magnetic Zeros

Bien plus qu’un concert…

Les trois heures qui ont précédé l’arrivée sur groupe sur scène ont permis aux fans de découvrir l’univers magique bâti autour du concert par l’équipe des Old Vic Tunnels :

» Installations créatives et projections murales, par Les Enfants Terribles

» Projection muette du film expérimental El Topo (1970), dont la bande son (musique et bruitages) est jouée en direct par quatre musiciens avec des instruments traditionnels

 » Une marionnette qui joue sa vie dans un poker psychédélique, un spectacle de Puppet Poker

» Numéros de cirque, par Circus Space

» D’étranges personnages aux déguisements insolites peuplent les tunnels, installant l’ambiance dans les petits groupes qui se forment (les troupes Half Cut et Theatre Delicatessen)

Affiche des concerts d'Edward Sharpe & The Magnetic Zeros aux Old Vic Tunnels de Londres

Du 9 au 13 mars 2011, le légendaire groupe de rock Edward Sharpe & the Magnetic Zeros s’est enfin résolu à hanter le décor irréel des Old Vic Tunnels de Londres pour cinq concerts magiques. Ambiance du dernier soir.

 

Un claquement de tambour venu des profondeurs de la terre. La pulsation grandit imperceptiblement. Soudain, une voix s’élève des hauteurs du souterrain, bientôt enveloppée par un chœur indécis de fanatiques hypnotisés. D’où viennent ces sons ? La scène est vide.

Les arcades qui parsèment les murs de la salle, comme rongées par une souris miraculeusement mélomane, ouvrent sur un dédale sans fin de caves percées dans la roche. Nous sommes six pieds sous la gargantuesque station ferroviaire de Waterloo, dans des excavations autrefois propriétés des chemins de fer britanniques, rachetées il y a un peu plus d’un an par le Old Vic Theatre de Londres.

La fosse à bout de souffle attend depuis plus de trois heures dans ce décor invraisemblable où se côtoient dans une atmosphère électrique marionnettistes burtoniens, cow-boys dégénérés et lanceuses de couteaux débraillées. Cette éruption soudaine de musique primitive ne peut trouver autre explication : ils sont là.

C’est alors qu’en détournant la tête de la scène le public aperçoit un étrange cortège au travers de l’arcade avant-gauche de la salle. Fans hystériques, étranges créatures mystiques aux yeux globuleux et couvre-chefs squelettiques et cocaïnomanes extra-lucides se mêlent en une étrange procession à la suite d’un géant barbu vêtu d’une veste anachronique, qui règle le pouls de la salle avec son tambour : Edward Sharpe, alias Alex Ebert, figure de proue d’un groupe que l’Histoire du rock n’oubliera pas de si tôt – Edward Sharpe & the Magnetic Zeros.

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Le chevalier christique poursuit sa route avec son escorte, s’offrant puis se dérobant aux regards hallucinés des cinq cents fans devant chacune des arcades qui jalonnent la salle, alors que la mélodie se précise sur la partition du tambour, désormais reprise en chœur par tout le public : « Po, pa, po, pa, po. Pa pa la la la la la la. Po, pa, po, pa, po. Pa pa la la la la la la… ». Soudain, une rumeur s’élève du fond de la salle. Tout le monde se penche pour tenter d’apercevoir quelque chose, alors que les pulsations du tambour se font de plus en plus prégnantes. Le cortège mystique vient de s’engouffrer dans la foule par l’arcade du fond !

 

S’ensuit alors un chemin de croix héroïque. La fosse se coupe en deux sur le passage de ce Moïse des temps modernes, dont la voix se gorge de ces mains adoratrices qui se tendent vers lui. Quand il touche enfin scène, la foule est en délire. Il se hisse avec grâce sur le nuage qui va soutenir ses psaumes pendant la prochaine heure et demie et rejoint ses comparses, qui installent depuis maintenant plusieurs minutes le thème musical de Janglin’. Edward Sharpe se retourne alors vers son public et, au rythme de son battement régulier (« po, pa »), entame de sa voix messianique l’hymne des Magnetic Zeros :


Well our mama’s they left us
And our daddy’s took a ride
And we walked out of the castle
And we held our head up high
Well we once were the Jesters
In your Kingdom by the sea
And now we’re out to be the masters
For to set our spirits free – set free

We Want to feel ya!
We don’t mean to kill ya!
We come back to Heal ya – Janglin soul
Edward and the Magnetic Zeros


Et bien, notre mère nous a laissés
Et notre père est parti faire un tour
Alors nous sommes sortis du château
Et nous avons levé la tête
Avant, nous étions les bouffons
Dans ton Royaume au bord de mer
Et maintenant nous allons devenir les maîtres
Pour libérer notre esprit

Nous voulons sentir, yeah !
Nous n’avons pas l’intention de te tuer, ya !
Nous revenons pour te guérir, ya – Âme errante
Edward Sharpe et les Zéros Magnétiques


 

Pas un seul être vivant sous terre qui ne vibre au son de ces paroles et n’ajoute sa voix à la mélopée fusionnelle qui secoue les entrailles de la ville. C’est alors que la délicieuse Jade Castrinos entame le second couplet de son sourire faussement timide, submergée par une gratitude sincère et presque gênée à l’égard d’un public qui lui témoigne son amour comme un seul homme.

Alex reprend la barre et propulse le navire sur les eaux enivrées de 40 day dream. Epuisé par la manœuvre, il retire son manteau de tsar, ajuste son é(dward)charpe et reprend le refrain en s’agrippant frénétiquement aux mains du public qui se tendent, comme pour vérifier qu’il est bien en train de rêver. Après avoir ainsi mené le public au bout de son songe par la force de ses poings, entre deux gorgées de champagne, il lance :


It’s so hard so sing. Help me. 

C’est si dur de chanter. Aidez-moi.         


L’union est célébrée sur l’autel magnétique du rock après seulement quatre jours de vie commune. Quelle étrange sensation que de vivre avec un caméléon sans cesse changeant, mais finalement toujours le même au fond de lui… C’est comme l’Hydre de Lèdre que les Edward Sharpe doivent se représenter leur amant chaque soir différent : dès qu’on lui coupe la tête, il lui en repousse deux. D’ailleurs, Alex n’est pas dupe. Apostrophé par un fan au premier rang, il lui répond droit dans les yeux : « Je sais que tu étais là hier, et avant-hier. Je t’ai vu, je m’en rappelle. »

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Après avoir cédé son micro et la lumière des projecteurs à Aaron Embry (guitariste) et Christian Letts (pianiste), qui interprètent chacun à leur tour sous son œil bienveillant un titre de leurs prochains albums solo, Alex/Edward entame un monologue improvisé parlé-chanté sur l’intro d’Up from Below :


« You know, on every picture till I was 10 years old, I am holding my neck. I suspect, in a past life maybe, I was slipped in a flood. What about this past life? How can I remember all the details?

Do you know how old you were when you found out that you were going to die? Everything has changed, since, hasn’t it?

When I was about five years old, my mum, who was an actress, took me took see her agent. The agent said “What kind of character would you like to play?” and, understanding that I couldn’t play Superman, Batman or Spiderman, I said I’d like to be Spiderman Psychic, or Batman Psychic. She said “What about playing a little boy somewhat like yourself?” The meeting was over. I said “Mum, take me out! I don’t want that!”

‘Cause I believed I was a model, I believe I had infinite potential. I started bleeding of tension. Can you help me with this, can you help me with that? No direction. Everything was fine. No direction is fine when you got infinite time. But not when the tic-tac starts to climb and wind to the ground zero.

Just hold breathing in the dust. How is this I am breathing right now anyway? »


« Vous savez, sur toutes les photos de moi jusqu’à mes dix ans, je tiens mon coup avec mes deux mains. Je suspecte que, dans une vie antérieure peut-être, je suis mort noyé dans une inondation. D’ailleurs, que peut-on dire de la vie antérieure ? Comment puis-je me souvenir de tous les détails ?

Est-ce que vous vous rappelez de l’âge auquel vous avez découvert qu’un jour vous alliez mourir ? Tout a changé après ça, n’est-ce pas ?

Quand j’avais à peu près cinq ans, ma maman, qui était actrice, m’a emmené voir son agent. L’agent m’a demandé "quel genre de personnage voudrais-tu jouer ?" et, étant conscient que je ne pouvais jouer ni Superman, ni Batman, ni Spiderman, j’ai dit que je voulais jouer Spiderman-Psychopathe, ou Batman-Psychopathe. Elle a dit : "Et pourquoi ne pas jouer un petit garçon, un peu comme toi ?". La réunion était terminée. J’ai dit : "Maman, sors-moi de là ! Je ne veux pas de ça !"

Parce que je croyais que j’étais un modèle, je croyais que j’avais un potentiel infini. Je commençais à saigner, à exploser sous la pression. Pouvez-vous m’aider pour ceci, pouvez-vous m’aider pour cela ? Pas de direction. Tout allait bien. Ne pas avoir de direction, ce n’est pas grave quand on a un temps infini devant soi. Mais ça le devient quand le tic-tac commence à grimper, puis à redescendre jusqu’en bas.

Respire la poussière, les cendres. Qui est-ce que je suis en train de respirer là, d’ailleurs ? »


C’est au terme de ce crescendo bucolique que commence enfin le couplet tant attendu :


I was only five when my dad told me I’d die
I cried as he said son, was nothing could be done
No all the fists I thrown just tryin to prove him wrong
After all the blood I spilled just tryin to get killed


Je n’avais que cinq ans quand mon père m’a dit qu’un jour je mourrais
J’ai pleuré quand il m’a dit : « Mon fils, on ne peut rien y faire »
Tous les coups de poing que j’ai donné pour lui montrer qu’il avait tort
Tout le sang que j’ai versé en essayant de me faire tuer


Sur l’intro de Home, chanson emblématique du groupe, Edward passe alors le micro dans le public pour qu’il se confie à son tour, pour que chacun apporte sa petite histoire personnelle à la grande fresque qui est en train d’être composée. Pas de petits malins qui profitent de l’occasion, de bousculades pour obtenir le micro : seulement du respect pour les trois ou quatre fans qui racontent simplement leur histoire à Alex, qui les écoute avec attention depuis la scène. Le secret de l’histoire d’amour des Magnetic Zeros avec leur public réside simplement dans ce refrain qu’ils lui adressent inlassablement :


Home is whenever I’m with you

Je ne suis chez moi que lorsque que je suis avec toi

 

Mais malheureusement, personne n’est jamais totalement chez soi. Alex indique avec regret qu’il est l’heure de quitter la salle. Haranguant le peuple de ses adorateurs par le chant guerrier d’Om Nashi Me, il s’enfonce alors dans la foule en délire et achève le concert par trois minutes absolument magiques dans les bras de son amante d’un soir :


Om nashi me
I love you
And I love you forever
And I’m loving you now

Om nashi
Je t’aime
Et je t’aimerai toujours
Et je t’aime maintenant

 

 

 

Pourtant, une liaison si intense, si météorique qu’elle soit, ne pouvait pas se terminer comme cela.

« Rendez-vous dehors. On vous a préparé du lait et des cookies. On va chanter tous ensemble. »

La scène est surréaliste. Les 500 spectateurs survoltés sortent des caves au côté des membres du groupe, qui discutent le plus naturellement du monde avec ceux qui les abordent. Le troupeau se déplace dans le tunnel entièrement recouvert de graffitis, jusqu’à ce qu’Alex et ses acolytes, guitares acoustiques et tambours pour seule défense, s’accoudent à une rambarde et commencent à chanter a cappella avec le public, écoutant les suggestions de ceux qui les interpellent : No woman no cry de Bob Marley, Revolution des Beatles, Lean on me de Bill Withers…

Alex propose alors de chanter Brother, la balade mélancolique de leur premier album. Il demande pour cela à tout le monde de s’asseoir en cercle, « comme des frères », et parvient à imposer le silence à 500 personnes pour lancer seul la chanson avec l’accompagnement du guitariste Nico Aglietti. Tous les regards muets sont fixés sur le Charisme vêtu de blanc :

Up and away he gone away
But in a way he gonna stay 
Oh brother of mine 
We’ll be singing some day

Il s’en est allé
Mais d’une certain façon il va rester
Oh mon frère
Un de ces jours ensemble nous allons chanter

 

Le Pandiculateur

Publié dans Musique

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