L’Esca-beau du diable ♥

Publié le par Pense-bête(s)

Elles s’étaient parées de distinction, avaient chaussé leurs plus beaux atours et enfilé le manteau de l’élégance. Elles dominaient le parterre de leurs semblables comme l’acrobate sur ses échasses.

la-beaute-du-diable.jpg
Le professeur Faust (Gérard Philippe) et Méphistophélès (Michel Simon) dans La beauté du diable, de René Clair

Un sujet de Boite Echangiste proposé par Kristie Parade imparable depuis le parapet de leur délicatesse : nul n’osa les contester. Quand elles se mirent en marche, les armées de l’uniformité se rangèrent derrière leurs manières. Quelques insoumis s’arrachèrent pourtant à l’inertie de l’air du temps et commencèrent à battre le rythme à contretemps. La mélodie ainsi enfantée suffit à bercer d’ennui les derniers ermites incrédules regrettant de s'être attardé dans le domaine de la duperie par curiosité, loin de leur grotte et de leur nudité.

Comme la fatalité pouvait s’y attendre, le Malin vint à elles en quête de ce qui lui était dû. Grisées par l’insolence de leur splendeur, elles tentèrent d’échapper à  leur chute programmée par le déploiement de leurs charmes. C’est ainsi qu’elles se dévêtirent pour la première fois aux yeux de la foule de leurs suivants. Mais le Démon n’était pas créature à se laisser tromper par ses propres artifices, et continua de les pourchasser sur la plaine labourée de leur fantaisie. Le troupeau, désorienté et apeuré par les mésaventures et l’indécence de ses idoles, se retourna et aperçut le groupe des insoumis qui marchaient à contretemps, sur les mêmes traces. Une minorité les rejoignit, d’autres s’enfuirent fonder leur propre meute à l’abri de la menace infernale, mais la plupart n’eurent pas le courage de s’opposer à la marche effrénée des bergères dénudées, et abandonnèrent à leur tour leur habit sur le chemin du progrès.

Suivies de plus en plus près par la fourche diabolique, elles accélérèrent le pas et tentèrent de défaire la malignité de leur poursuivant en habillant leur grâce émaciée par l’effort d’un habit sans cesse changeant. Mais le Mauvais Génie n’était pas créature à se laisser tromper par ses propres artifices, et ne perdit jamais la trace de leur délicatesse tantôt soignée et sublime, tantôt modique et négligée. Arrivé à la portée de la dernière des bergères, il déchira de ses griffes acérées la parure qui s’offrait à sa fureur destructrice. Dans l'idolâtrie irraisonnée de leur bergère à nouveau dénudée, les suiveurs se dépenaillèrent eux-mêmes en un mouvement sublime d’autodestruction. Quand les enfers prirent enfin l’âme de la malheureuse, l’une des suiveuses la supplanta sur la carriole qui menait le troupeau à sa perte en fuyant les étincelles du Grand Fossoyeur : nul ne s’en aperçut. De leur côté, leurs meutes rebelles avaient continué à marcher à contretemps en regardant les bergères tomber une à une avec ravissement.

Elles s’étaient parées de distinction, avaient chaussé leurs plus beaux atours et enfilé le manteau de l’élégance. Elles dominaient le parterre de leurs semblables comme le pendu sur son escabeau.


Le Pandiculateur

Publié dans Fragments littéraires

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article