La Guerre des époils ♥

Publié le par Pense-bête(s)

Un sujet de la Boite Échangiste proposé par Auréline « La princesse de Portugal étant promise à Charles II, il envoya une flotte pour la chercher. On lui manda qu’elle étoit prête à s’embarquer et qu’on l’avoit fait raser. Il dit qu’il n’avoit que faire de cela et qu’il n’aimoit point le c... rasé[1]. Les ministres, qui craignoit qu’il ne la renvoyât ou qu’il n’en eût du dégoût, ordonnèrent à l’amiral d’attendre jusqu’à ce que son poil fût revenu, et on fit la supputation combien chaque poil coûtoit à la nation. »

Montesquieu, Le Spicilège.

 

la guerre des poilsLes racines de notre histoire plongent dans les marécages poisseux d’une mémoire mutilée,  maelstrom de légendes terrifiantes et de sinistres mythes. Il n’est pas sûr que ces rumeurs murmurées l’instant d’un frisson aient leur part de vérité ; mais le présent résonne bien trop de ces échos inquiétant pour qu’on les restreigne aux étages les plus sombres de notre imaginaire… Tout avait commencé avec le génocide des Ages Incertains, lorsqu’un mal étrange et inconnu s’était emparé de l’esprit des géants. Un à un, ils sombrèrent dans la démence et s’attaquèrent au lien vital qui nous unissait à eux : dans l’enfer terrible d’un instant, l’ensemble de nos cités les plus prospères fut rasé. Seules les contrées les plus inhospitalières échappèrent à la chasse ; c’est dans ces régions qu’aujourd’hui nous survivons en communautés éparses.


Avec le temps, nous avons appris le langage des géants afin de préserver au mieux les plaines fragiles de nos pleurs incessants. L’éclair éblouissant de la lame faucheuse, le tonnerre abominable du rasoir électrique, l’effet paralysant de la cire, les griffes hargneuses de la pince à épiler, le feu destructeur du laser  : voilà les mots de l’arsenal dantesque déployé contre nous pour achever la destruction annoncée ! Pourtant nous refusons toujours de nous avouer  perdus : des ruines oubliées de la chair s’élèvent des chants guerriers qui appellent à la révolte et à la lutte ; aux avant-postes des corps, sur les mains, sur les visages, des résistances s’organisent pour lever l’anathème.


Les plus braves d’entre nous n’hésiteront pas à sacrifier leur vie pour atterrir ici, sur le met amoureusement préparé par un colosse dans l’espoir de séduire une femelle, ou là, sur la surface immaculée du cocktail. Ils ont voulu oublier leur nature ? Nous la ramèneront sans cesse dans leur intimité sous la forme de cadavres troublant ! Que ce soit le poil fin et longiligne qui laisse planer le doute sur ses origines (paupières ? sourcils ? Bras ? Pelage animal ?), son cousin noir comme l’ébène directement issu des cavités moites d’un groin insolent , ou même le poil obèse et torsadé tout droit arrivé des profondeurs crasses d’une culotte improbable. Tous ! Tous ils s’inviteront dans vos mets favoris, sur la soie éclatante de vos oreillers, sur la céramique blafarde de vos salles de bain ! Heureusement, certains hommes nous arborent sur leur visage et démontrent ainsi notre puissance esthétique : la barbe symbole de virilité, expression idéale du bon fonctionnement hormonal et arme de séduction massive [2]. Mais cela est encore trop exceptionnel [3] pour excuser l’acharnement cruel dont nous sommes la cible. En effet, la discrimination de notre race pénètre jusqu’au langage, c’est ainsi que vos feignants ont « un poil dans la main ». Qu’à cela ne tienne, dans cette lutte au corps à corps prévaudra la Loi du Talion : observez ce mâle entreprenant aveuglé par un désir qui croit au fur et à mesure qu’il approche son visage de la zone critique, centre névralgique de sa partenaire lancinante. Ses mains avides confisquent le lacet qui enferme dans un écrin de satin l’ineffable félicité ; et, alors qu’enfin glisse sur les cuisses frémissantes la ridicule pièce de tissu encore  imprégnée des élans préliminaires, le voilà qui tombe nez à nez avec une énorme toison. Cette tribu de poils - Commando Universel de la Nation Insoumise (CUNI) - à piégé l’amant dans son guet-apens hirsute : Il ne peut plus reculer et doit jouer avec la pelote qu’il s’est lui-même rendu détestable à travers son effort quotidien pour l’annihiler.  Il riait du poil dans la main ? Et bien maintenant il à un poil sur la langue, et même une couronne entière : le vilain est sacré roi de la touffe quand  il voulait sacquer sa proie du gouf [4] !


Le glabre n’aura pas notre peau !  Même si l’époque ou nous vivions en symbiose avec l’homme (en le protégeant du froid, en retenant sa sueur pour le rafraîchir, en jouant sur ses sensations) est arrivée à son terme ultime, nous continuerons de nous éparpiller aux marges de sa vie afin de lui rappeler la futilité de certaines des normes qu’il impose. Et qui sait, ces méthodes extrêmes inciteront peut-être nos adversaires d'aujourd'hui à regarder de nouveau dans le sens du poil... En attendant ce jour, continuons de jalonner son existence, augustes bois susurrant entre leurs ramures une inexorable vérité : les hommes, si géants soient-ils, seront toujours des bêtes à poils.

 

L'Anachorète



[1] « c… » désigne évidemment le con de la princesse, l’organe délicat, berceau de la fertilité.

[2] Un Schopenhauer ne serait surement pas de cet avis, lui qui écrivait : « La barbe, ce demi-masque, devrait être interdite par la police. Elle est, de plus, en tant qu'insigne du sexe au milieu du visage, obscène; c'est pourquoi elle plaît au femme ».

[3] Il est évident que ce texte est ethnocentrique, ce faisant il efface de la réalité des endroits du globe où le poil est magnifié.

[4] Sacquer ou saquer : familièrement, renvoyer, punir/ sa proie : le poil évidemment ! / gouf : en géographie, canyon sous-marin dont l’entrée est proche du littoral (le lecteur avisé comprendra donc sans peine que cela désigne, certes très peu poétiquement, le sexe de la gente dame)

Publié dans Les impubliables

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clovis simard 18/06/2011 12:40


Voir mon blog(fermaton.over-blog.com)Page-15
THÉORÈME DU SABLIER
CONSCIENCE HUMAINE


Pense-bête(s) 23/07/2011 23:08



Merci !



L'Anachorète 22/10/2010 14:05


C'est le "nécessaire" qui est justement questionné ;)


Lorolail 22/10/2010 12:54


tu nous ferais naître en nous de l'affection tout ce dont on essaie de se débarrasser..
Belle réussite ;)