La statue Facebook

Publié le par Pense-bête(s)

Cette article inaugure la nouvelle catégorie "Homo numericus", qui se propose d'analyser les nouveaux comportements humains induits par la numérisation croissante de nos vies.

"Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens"

Arthur Rimbaud, Lettre à Paul Demeny

 

La statue FacebookDu temps de Rimbaud, c'était le poète qui se faisait voyant. Aujourd'hui, c'est le voyeur qui se fait poète.

 

Le Pandiculateur s'insurge.

 

 

Voici ce que l'on pourrait retrouver sur le profil Facebook de votre serviteur si celui-ci daignait faire au bas-monde l'offense de lui livrer quelques-unes de ses pensées dans le plus simple appareil qui soit : la mise à jour de statut sur les réseaux sociaux.

Ne remarquez-vous rien dans cette phrase, somme toute assez banale en soi ? Non ? Et si je vous dis que ce serait le Pandiculateur lui-même, et non l'un de ses nombreux agents-conseillers-consultants-experts-en-image, qui l'aurait écrite ? Toujours pas ? Je vous le livre en mille : le Pandiculateur parle de lui à la troisième personne.

Dieu merci, il n'est pas le seul. Peut-être cent, deux cents, voire quatre cents millions d'individus se livrent quotidiennement à ce délicat exercice de storytelling autobiographique devant un parterre de quelques centaines, ou quelques milliers d'"amis" intimes : "Marie a aimé son cadeau d'anniversaire", "Pierre vient de rater son métro", "Élisa s'ennuie"... Pourquoi pas bientôt "L'Anachorète est aux toilettes" ?

Si j'ai parlé de voyeur-poète un peu plus haut, ce n'est pas un hasard. L'animal numérique est un véritable artiste qui bâtit une oeuvre - une statue à sa propre effigie, comme notre cher camarade Staline - à chaque mise à jour de statut.

En parlant de notre vie à la troisième personne, en publiant notre propre biographie, en décrivant nos intérêts et en choisissant avec un soin presque capillaire la photo de profil qui, au choix, nous met le mieux en valeur ou cache le mieux nos défauts, que faisons-nous d'autre que nous façonner un personnage numérique glorifié, que donner un sens à notre existence en tant qu'animal socia(b)l(e), et donc ami(e) potentiel(le), à travers un story telling qui n'appartient désormais qu'à nous ?

Le réseau amical étant devenu trop complexe - trop d'amis venus de trop d'endroits différents mis en concurrence -, on ne peut désormais compter que sur nous-même pour nous tailler un costard social attrayant : nous nous occupons de notre propre légende, puisque personne d'autre ne le fait.

Cette attitude numérique semble pourtant s'opposer à nos comportements sociaux "débranchés", marqués plus volontiers par la (fausse) modestie et l'auto-diminution que par la vantardise ouverte et insolente que nous affichons en ligne. Comme si, de même que le Christ et le Roi, nous avions désormais deux corps : notre corps terrestre et mortel d'un côté, et notre corps social, immortel et numériquement magnifié de l'autre.

 

Le Pandiculateur est mort. Vive le Pandiculateur.

Publié dans Homo numericus

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

paniervolant 29/11/2010 09:11


Authentique !!!