Le politicien dans le palais des courants d'air (Le Seigneur des Aînés, épisode 3)

Publié le par Pense-bête(s)

Le seigneur des ainés - Episode 3 : Le politicien dans le palais des courants d'air

 

« La licorne fut créée par sorcellerie pour permettre aux preux chevaliers de se combattre en tournoi les mains dans les poches. »

Eric Chevillard


Le débat politique français

Le débat politique français

Essayons d’imaginer un instant que le débat sur les retraites se soit déroulé au Moyen-âge (ô, lecteur averti, tu t’insurges déjà contre cet inculte qui méconnaît la démographie médiévale – ne monte pas tout de suite sur tes grands chevaux). Les plus âgés des chevaliers de la table ronde, soucieux de la quiétude de leurs vieux jours, doivent convaincre leurs cadets de financer leurs dernières années de repos bien méritées, au nom de la solidarité chevaleresque. Deux solutions s’offrent à eux : la négociation autour de la table ronde, ou la confrontation par la joute. Les malheureux choisissent la joute. Jim’ai bien peur que les temps n’aient guère changé…

Le combat était annoncé depuis longtemps. Chaque camp avait choisi son champion. Venus des provinces les plus reculées, les spectateurs avaient réservé leurs places dans les tribunes du tournoi plusieurs mois à l’avance. Lequel des deux serait-il désarçonné le premier ? Qui allait tenir le plus longtemps en selle ?

Pendant toutes ces semaines qui avaient précédé le combat, les deux chevaliers s’étaient préparés minutieusement dans leur coin, sans chercher à rentrer en contact avec l’autre pour essayer d’aboutir à un accord alors qu’il en était encore temps. Hors de question de négocier. Depuis que le défi avait été lancé, en ce sixième jour du mois du Mai de l’An de Grâce MMVII[1], tous les esprits s’étaient tournés vers une seule idée : la joute, et la victoire.

Pourtant, certains parmi les Sages avaient mis en garde les deux champions contre l’imprudence de leur comportement orgueilleux : « Notre pays est en guerre. En nous affrontant, nous nous affaiblissons face à l’ennemi. Partons au combat ensemble plutôt que de nous entre-tuer ». Les chevaliers firent la sourde oreille. Leurs pairs les avaient désignés pour cet affrontement : leur honneur était en jeu, ils ne pouvaient y renoncer.

Quand le jour du combat arriva, les feuilles d’automne avaient déjà commencé à tomber sur la lice des espoirs déçus. Les deux champions se firent face, à plusieurs dizaines de mètres de distance. Dans les tribunes, les bouffons s’employaient à haranguer la foule afin qu’elle s’agite. Les bruits nauséabonds de ses commentaires incessants ne pouvaient échapper aux regards de l’aveugle. Les visières imposantes des heaumes de nos deux chevaliers leur barraient complètement le visage. Ils étaient incapables de s’apercevoir, de se reconnaître, de se parler une dernière fois afin de tenter de préserver le pays de l’issue funeste de laquelle ne manquerait pas d’accoucher ce jour noir.

Au signal, les chevaux s’ébrouèrent et se lancèrent à toute vitesse l’un vers l’autre sur les injonctions belliqueuses de leur cavalier. La tension était palpable : si aucun des deux chevaliers ne battait en retraite, l’issue pouvait être terrible. A mesure que les lances se rapprochaient des boucliers, la foule des spectateurs commençait à se diviser, et à manifester son parti pris par des encouragements virulents qui renforçaient la confiance du chevalier qui les recevait. Comme si l’issue du duel devait se décider avant le choc des armes.

Enfin les égos des deux champions se percutèrent en un chaos de fin des temps. Une colonne de poussière s’éleva au centre de la lice, où l’on avait vu les deux cavaliers pour la dernière fois. Quand finalement l’effervescence fut retombée, après que la foule se soit dissipée dans des émeutes bien peu dignes de leur temps, on aperçut les deux chevaliers gisant à terre, inanimés : ils s’étaient mutuellement empalés sur la lance adverse. Le pays avait perdu ses deux combattants les plus précieux pour les batailles à venir et n’avait pas réglé le problème de la retraite des chevaliers.

« Je voyais bien les princes, les hautes lances, les chevaliers... la pourpre, les verts, les grenats, toutes les armures en rubis... Tout le bastringue!... »

Céline

Ce cher Louis-Ferdinand a une fois de plus entièrement raison. Cette joute insensée ne rime à rien. Une fois de plus, la communauté politique a montré toutes ses limites en réduisant la réforme des retraites à un affrontement bipartite dépolitisé dans lequel une France coupée en deux doit choisir entre accepter le projet non-négociable du gouvernement et le rejeter en plein pour repartir à la case zéro, soutenir le gouvernement ou la large plateforme anti-sarkozienne qui regroupe désormais tous les partis hors de l’UMP, tous les syndicats et tous les citoyens opposés à la réforme dans sa forme actuelle. Autant dire que l’on s’est engagé dans une impasse.

Pourquoi les deux chevaliers ont-ils refusé la communication ? Peut-être à cause de leurs œillères politiques. Il est bien dommage que nous n’ayons pas vu de débat Fillon-Aubry, contradictoire, les yeux dans les yeux, en direct, sans langue de bois, sans artefacts. Projet contre projet. Au lieu de ça, nous avons eu le droit à un combat avant le combat par presse interposée, chacun des belligérants s’appliquant à énoncer l’exact contraire de son opposant – voire de son coéquipier, dans le cas du Parti Socialiste –, sans personne pour les démentir ou mettre en évidence l’inexactitude de certains de leurs propos. Au milieu de ce tourbillon de demi-mensonges et de vérités voilées, comment le citoyen peut-il se faire une idée claire sur la question ? Dans le doute, fort de ses reproches à l’égard de l’actuel locataire de l’Elysée, il va se joindre au mouvement, main dans la main avec les plus radicaux des syndicalistes, avec qui il ne partage guère de convictions politiques. Tout ça jusqu’à ce que le chevalier adverse batte en retraite… ou morde la poussière.

Le pire dans tout ça, c’est que la foule prend du plaisir devant le spectacle affligeant que livrent ces deux chevaliers bornés, attendant davantage de savoir qui va sortir gagnant que de connaître le contenu de la réforme qui sera finalement appliquée. Cette opposition rituelle entre rue et gouvernement, c’est le spectacle favori de nos spectateurs bien installés dans les tribunes médiatiques. Si le débat n’a pas eu lieu, c’est avant tout parce que la foule préfère la joute au conclave.

Mais enfin, il est surtout de la responsabilité du politicien[2] d’avoir, comme pour à peu près chaque grand sujet de société, détourné le débat de sa dimension politique pour l’engager dans une autodestruction par la confrontation chevaleresque, engendrant une méfiance croissante à l’égard du politique et de sa capacité à résoudre les problèmes sociétaux.  A force de brasser autant de vent, il est étonnant que le politicien n’ait pas encore pris froid.

 

Le Pandiculateur


[1] 6 mai 2007, élection de Nicolas Sarkozy à la Présidence de la République

[2] J’utilise ce terme volontairement, même s’il me révulse, pour faire référence aux aspects les plus vils de la profession politique.

Publié dans Politique

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LADY MARIANNE 25/10/2010 19:46


bonsoir !
quelle belle plumes !! de traits d'esprit - de sous entendus- vous êtes les bienvenus dans libre expression !!
bonne continuation - merci de votre choix !! et de vos publications -
mes amitiés Lady marianne