Notre langue morte

Publié le par Pense-bête(s)

Le Français, une langue morte ? (c) autopsie-du-monde.over-blog.comAh ! Belle langue… Partout tu sembles nous envelopper, à chaque seconde prête à surgir, et pourtant, tu es si loin ! Quelle douleur de ne plus entendre tes douces paroles rythmer nos journées, quand tu ravives notre égoïste nostalgie d’une ou deux rares envolées… Pourrons-nous un jour nous résoudre à ta perte ?

Il y a quelques décennies encore, tu nous faisais l’honneur de ta présence sur les petits et les grands écrans. Aujourd’hui, seul ton fantôme ose encore s’aventurer prudemment hors des salles sombres où tu sembles t’éteindre à petit feu. A peine quelques films historiques un peu ridicules renvoient-ils encore les échos lointains de ce que fut ton règne, de la même façon que la photographie d’un otage tenant un quotidien daté du siècle passé constitue l’adminicule[1] incertaine de sa vie. Triste caution pour un massacre sans autre témoin que des chefs-d’œuvre que les puristes ne se lasseront jamais de contempler, avec une familiarité de plus en plus distante, et que les coquards[2] ne cesseront de moquer pour un beau-parler qu’ils jalousent.

Où es-tu passé, joyau de la civilisation ? Que sont devenues tes nuances ? Dans quelle contrée tes savantes irrégularités se sont-elles réfugiées ? Ô, dictionnaire ! Comment a-t-on pu laisser le poignard transpercer ta rigide couverture, le venin s’instiller dans tes pages, tes lignes se vider de leur sens ? Que l’on ouvre un roman du dix-neuvième siècle pour s’en convaincre : combien de volumes faudrait-il composer pour établir le catalogue de tes plaies et retranscrire la portée de ton hémorragie océanique ? Dans tes antiques étagères quelques arrivistes ont insolemment renvoyé tes plus sages aînés à l’oubli : ils sont ainsi plus de trois-cent fidèles congédiés chaque année sans autre protocole que la descente aux enfers !

Aujourd’hui, tu agonises. A peine tes dernières forces te permettent-elles te défendre les dernières contrées de l’Ecrit : un petit pan de la littérature et du théâtre, les écriteaux publics, le courrier officiel, la documentation et les annonces publiques sont une maigre consolation pour toi qui jadis imposais ta dure loi à tous tes sujets. La presse écrite, la télévision, la publicité et la parole publique ont définitivement quitté ton giron. La radio, l’administration, et la correspondance écrite toute entière en prennent inévitablement le chemin. Quant à l’oralité, la conversation et l’orthographe, il n’est hélas point besoin d’en faire mention : la numérisation des conversations et le mauvais exemple de leurs modèles les ont à jamais perdus.

Ah, regrettée belle langue ! Tes apparitions se font aujourd’hui bien rares. Mais comme nous te comprenons ! On moque chacune de tes virtuosités dans les archives des grands orateurs, on se gausse de tout nouveau prétendant à ton illustre héritage, on t’écorche quotidiennement en privé comme en public, on te taxe d’hypocrisie, d’anachronisme et – pire ! – de complexité. On veut te simplifier mais on t’a déjà étouffée ; on veut te rationaliser mais on t’a déjà fait perdre la tête ; on veut te diffuser mais on t’a déjà enterrée. Savais-tu que quelques coquefredouilles[3] empêchaient même tes fidèles d’utiliser les mots adéquats de ton répertoire pour exprimer leurs idées, les méprisant de ne pas solliciter ton parent pauvre, qui ne cesse de se paupériser avec l’uniformité et l’apport de l’anglais ?

Bien sûr, ton auguste ancienneté tentera de modérer mon ardeur. Tu en as connu d’autres, c’est certain. Mais depuis que le livre est livre, jamais ta dualité vitale entre la plume et le verbe ne s’était trouvée si proche de l’extinction. Ton destin ne tient désormais plus qu’à un fil. Un coup de ciseaux et, privé de cordon de sécurité, tu t’enfouiras à jamais dans les ténèbres.

Mais rassure-toi, tes plus fidèles vassaux portent encore ton emblème avec fierté. Regarde un peu cet Anachorète qui tente vaillamment d’aborner[4] la gabegie[5] élyséenne qui nous assaille en fleurdisant[6] à tout-va ! Et le Sybarite, qui s’apprête à chasser à grands coups de gratte-culs[7] les galvaudeux[8] qui cherchent accointance avec tes maîtresses ! Le Pandiculateur irait dans ses apertises[9] jusqu’à gueuser[10] ou s’infliger un bacul[11] pour empêcher qu’un maroufle[12] ne t’embeline[13] de ses paralogismes[14] !

 

Le Pandiculateur

 


 

Remarque : les définitions ci-dessous sont extraites de l’excellent Petit dictionnaire des mots rares et anciens de la Langue Française de Charles Sabatier.


[1] Ce qui, sans former une preuve complète, contribue à faire preuve.

[2] Vieux coqs. Familièrement : fous, benêts.

[3] Pauvres hères, hommes sans esprit.

[4] Mettre des bornes.

[5] Fraude, supercherie, gestion désordonnée.

[6] Marquer un criminel d'une fleur de lis avec un fer chaud.

[7] Fruit du rosier et, en particulier, de l'églantier ou rosier sauvage.

[8] Vagabond, homme qui n'est propre à rien.

[9] Preuve d'adresse, de force, de courage.

[10] Faire métier de demander l'aumône.

[11] Peine infligée à un homme ayant commis une faute dans l'exercice de sa charge ou à une fille dévergondée. Comme son nom le suggère, le bacul consistait à frapper les fesses du fautif avec une pelle.

[12] Terme de mépris qui se dit d'un homme grossier. Se dit aussi d'un homme qu'on n'estime pas.

[13] Amuser, duper.

[14] Raisonnements faux.

Publié dans Société

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heol 26/02/2011 16:15


Nous sommes pas rendu au nov-langue et notre langue, dont j'en suis fière, n'est pas encore enterrée. Après, elle évolue et s'est à nous de l'enrichir avec du néologisme. S'il n'y avait pas de
nouveau mot qui s'imposerait dans l'expression de la langue; alors ce serait effectivement inquiétant. Il ne faut pas enfermé la langue dans le passé. La langue est le passé le présent et le
future. Pour que les mots existent, il faut qu'il puissent être utiles à la compréhension. A nous de prendre conscience des mots existant et de continué à les faire perdurer dans le temps.
Les mots anciennement usité ne doivent pas forcément tombé en désuétude non plus. Et c'est,pour moi, le rôle du dictionnaire d'en être le gardien; au cas où, pour le charme... Des personnes ont eu
l'esprit d'en créer (des dictionnaires spécifiques) pour les oubliés de la langue.
C'est la preuve que nous pourrons encore lire des pleutres, être fort contrit et autres ritournelles...


Jehanne des RIVIERES 14/02/2011 11:45


Jolie oraison !
Si elle peut-être blâmée de faconde par quelques élites béotiennes en mal d'esprit nigaud qui peuplent nos ministères, pourtant gardien de nos mots, il convient d'en retenir l'essence sur ce
malheur qui châtie notre langage pourtant si grand en des temps si reculés.
Qu'on se le dise !
A l'époque des lumières le françois des lettrés fut choisi pour subvenir à l'essence de l'âme et à la parole de l'écrit.
Hélas !
S'il fut une époque bénie où le courage de nos anciens apportèrent à la langue de MOLIERE un enseignement aux plus nombreux, il apparait aujourd'hui un naufrage des lettres qui n'a rien à envier à
celui du TITANIC.
S'il m'appartenait de statuer à la cause de ce désastre, point n'est besoin de rechercher l'anglois, le saxon où la nature du françois, mais de pointer ses perfides, ignorants analphabètes de
l'esprit et de l'enseignement qui les a nourris.
Ceux-là qui, tels ces grecs vengeurs, s'introduisirent dans la forteresse de notre idiome pour y piller ses richesses et n'en faire qu'une idiotie à l'image de leur intellection, transformant nos
mots en maux de la raison et de l'entendement.
Que dire de plus, car il faut bien finir, si se n'est quelques pensées écrites là (http://lescontesdelasemaine.over-blog.com/pages/PENSEES_SIMPLES_POUR_PRESENT_COMPOSE_2010-3521661.html) sur la
SEDUCTION DES ESPRITS, L'ESPRIT DES LUMIERES et LA CULTURE DES INGNORANTS.