Petit manuel du guérillero de la langue

Publié le par Pense-bête(s)

La célèbre langue des Rolling Stones a-t-elle du sang sur les mains ?

Un article de la Boîte Echangiste de Pense-bête(s) proposé par Jean-François Il est une guerre souterraine qui se mène avec un acharnement et une cruauté quasiment sans égale dans l’Histoire depuis la période immémoriale où les Hommes décidèrent de construire à Babel une tour qui s’élèverait jusqu’au ciel. La vanité de leur entreprise leur valut la fureur de Dieu, qui mit un terme à l’unité du Verbe en multipliant les langues pour que les imprudencots bâtisseurs ne puissent plus jamais se comprendre. Plus ou moins intense selon les lieux et les périodes, cette guerre n’a jamais cessé, et ses combattants, disséminés parmi les strates de la société globalisée, se livrent une bataille sans merci qui n’a pour l’instant pas trouvé de vainqueur. Voici les cinq conseils de combat linguistique recueillis dans le plus grand secret il y a peu auprès de l’un des guérilléros les plus expérimentés et les plus respectés de notre génération, qui a préféré garder l’anonymat.

num1Le lieu de combat

Le terrain de prédilection du guérillero de langue est bien entendu la contrée étrangère, bien que la légitime défense de son territoire occupe une grande partie de son temps et de son énergie. Les plus déterminés de nos militants s’aventurent régulièrement en territoire ennemi pour tenter d’y prendre des postes avancés, ou de recruter des soutiens parmi la population locale. Ils sont généralement jeunes, se présentent comme étudiants, et ne restent le plus souvent sur place que pour une immersion d’un an ou deux. Certains grands guerriers, à force d’expatriations successives, ont franchi un point de non-retour en choisissant de consacrer leur vie à leur engagement : changeant régulièrement de front sous couverture professionnelle, ils lutteront jusqu’à la fin de leur vie pour la cause qu’ils ont embrassée.

num2 Le repérage des alliés

On reconnaît généralement un camarade à une simple intonation de voix, sans même être en mesure de distinguer les mots qu’il prononce. Avec l’expérience, cette aptitude s’affine, et l’on déjoue bien plus aisément les pièges de l’ennemi qui essaie de se faire passer pour l’un des nôtres. Car, attention ! Certains de ces infiltrés viennent jusque chez nous pour tester notre vigilance !

Un autre indice nous permet généralement de repérer un compagnon en terrain ennemi : il a tendance à se croire seul au monde, et ne se gêne pas pour déployer son verbe en pensant qu’aucun des indigènes ne le comprend. Erreur ! Ne jamais se croire en sûreté, même en présence exclusive de compatriotes.

Le test ultime qui nous permet de nous assurer de l’honnêteté d’un individu se présentant comme notre ami est encore de lui parler en langue indigène : si la conversation est lestée de cette petite gêne qui s’installe invariablement lorsque deux interlocuteurs se parlent dans une langue qui leur est étrangère tout en sachant pertinemment qu’ils partagent la même langue maternelle, alors, et alors seulement, vous pouvez baisser votre garde.

num3 La confrontation avec l’ennemi

En territoire hostile comme dans la mère patrie, le conflit est à chaque coin de rue, à l’entrée de chaque commerce ou station de métro, à l’engagement de chaque conversation. L’ennemi peut surgir à tout instant, inopinément, sur un malicieux « Hello » ou d’un jubilatoire « Gracias ». Surtout, restez calme et ne perdez pas vos moyens. Ne cédez sous aucun prétexte à la tentation de répondre dans sa langue : il n’attend que ça. Restez imperturbable, et avancez vos pions stratégiquement en assénant subtilement vos expressions idiomatiques dans des phrases syntaxiquement impeccables après avoir tourné sept fois votre langue dans la bouche. N’hésitez pas à placer quelques constructions à l’imparfait du subjonctif, ça soulage toujours. Quand vous sentez que votre adversaire vient à manquer de salive pour tenter de se faire comprendre, affichez clairement votre exaspération à l’égard de ses difficultés. Un « je suis français » à cadence rythmée et intonation passablement agacée est généralement du meilleur effet pour lui infliger le coup de grâce.

num4 Ne jamais passer par-dessus la barrière

C’est l’une des erreurs, malheureusement fatales, la plus souvent commises par les plus vaillants d’entre nous. Une mission trop ardue, ou trop longue, avec une préparation insuffisante, et le pire est à craindre : nombreux sont ceux qui, à vouloir s’approcher trop près des lignes ennemies, ont fini par les rejoindre ; à s’engager trop loin sur la voie philosophale de la maîtrise du dialecte ennemi, ils se sont mordus la langue, et ont oublié la leur. On les appelle généralement les intégrés, les adoptés, les expatriés. Dans le petit monde la guérilla de la langue, on les désigne plus volontiers sous le nom de collabos ou de traîtres, et on leur voue une lutte sans merci. Si vous franchissez la barrière de la langue, vous devenez notre ennemi numéro un.

num5Les dangers de la paix

Plusieurs tentatives ont eu pour visée au cours de l’Histoire de mettre un terme à la boucherie engendrée par le drame babélien : volapük, espéranto, baleybelen, interlingue, novial, mundolingue, basic english… Mais si aucune n’y est parvenue, il y a bien une raison : c’est que cette guerre a une justification profonde, et ne se résoudra que par la victoire finale de l’un des belligérants. Ne vous laissez pas berner par la modification récente la donne linguopolitique, qui a tenté de présenter la colonisation mondiale d’une langue barbare, ennemi suprême, comme conciliatrice et pacificatrice, à même de réduire à néant des millénaires de combats linguistiques. Ceci n’est qu’un leurre, échafaudé par un ennemi en perte de confiance pour tenter de gagner la guerre par un raccourci grossier dépourvu, comme sa langue, de toute élégance.

 

Le Pandiculateur

Publié dans Société

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Jehanne des RIVIERES 14/02/2011 18:53


Voilà une bien belle tactique.
je résumerais cela autrement:
LE LANGAGE
Le langage est une bataille sans fin ou l'homme cherche à se faire comprendre de l'autre.

"pensées simples pour présent composé 2011"