Stomp : retour aux sources de la musique

Publié le par Pense-bête(s)


« J'ai dit quelque part qu'il ne suffisait pas d'entendre la musique, mais qu'il fallait encore la voir »

Igor Stravinsky, Poétique musicale



Stomp, retour aux sources de la musiqueIls sont huit à s’exhiber sans quatrième mur sur une scène urbaine qui présente toutes les prédispositions du théâtre des clichés postmodernes et pseudo-avant-gardistes. Avec le métal et le plastique d’un quotidien rugueux (balais, bouts de tuyaux, poubelles, casseroles, sacs plastiques), ils enjambent les instruments traditionnels pour offrir au spectateur désorienté ce qui s’apparente – qui l’eût cru ? – à une mélodie. Triste plagia de la pollution sonore qui agresse chaque jour un peu plus l’homo urbanus ? Divertissant, tout au plus ? Non, plus que ça. Bien plus que ça. Une mélodie. Sans partition, sans piano, sans orchestre, sans voix. Une mélodie humaine. Regardez et écoutez avant de juger trop hâtivement.

 

 

La mélodie des tuyaux


Retour aux sources de la musique 

Stomp n’est pas un spectacle comme les autres. Passons l’historique et venons-en aux faits. Dans un mélange inédit de théâtre, de danse et de musique, les artistes de cette troupe nous livrent une performance déconcertante par son universalisme : cette succession de « bruits » aux connotations résolument modernurbaines (entendez « de la banlieue pourrie ») devenus mélodie séduisent même les plus hermétiques à cette contre-culture qui se développe dans son coin depuis déjà plusieurs décennies. Peut-on réduire l’explication de cette universalité au seul caprice passager de touristes embourgeoisés pour cette bande finalement plutôt sympathique de représentants pas trop sales sur eux de cette nouvelle race urbaine qu’ils ne connaissent finalement que très peu ? Je le dis clairement : non.

Stomp est un retour aux sources de la musique et de la société. Chaque mélodie du spectacle se construit comme un château de carte, par l’adjonction successive de « sons » primitifs associés à une image visuelle – le claquement du pied, le frottement du balai, la résonance du tuyau, la pulsation de la paume de main sur le métal – à un édifice qui se construit devant les yeux du spectateur. Et c’est bien cela qui fait toute la différence : le spectateur voit les notes se combiner, les rythmes s’échafauder, la musique se construire. Il comprend. Ce n’est plus un imbécile passif devant la transcendance magique du son mp3 qui s’égraine à ses oreilles en poignardant sans vergogne ses sens, son imaginaire et sa créativité. Il se rend compte que la musique est humaine et terrestre. Que n’importe quel être humain – et pourquoi pas lui ? – est autant capable de générer un son, une mélodie, qu’un logiciel de montage musical, qu’un générateur de sons électroniques, qu’une guitare électrique. Et oui, l’homo sapiens sapiens avait oublié ce qui apparaissait comme une évidence à ces ancêtres : il est lui-même un instrument de créativité de par son interaction avec le monde.

Où voir Stomp

Sur scène : 

En DVD : 

Stomp out loud (2007, real. Luke Cresswall et Steve McNicholas), un moyen-métrage adaptant le spectacle de la troupe au grand écran, avec de magnifiques scènes en extérieur.

Dans le voisinage artistique :

En rentrant chez lui, il va tapoter ses doigts contre la table, battre du pied, entrechoquer ses couverts, et le grand miracle démiurgique sera là. Peut-être pas aussi transcendant qu’un solo de David Gilmour, mais bien là. Et la barrière autrefois si infranchissable entre le créateur et l’observateur, l’artiste et le spectateur, apparaîtra soudain bien moins imposante.

Comme Jacques Rancière l’avait appelé de ses vœux [1], l’égalité des potentialités sera révélée et la société d’artistes deviendra réalité. Chacun sera capable de créer – de la musique, en l’occurrence, mais pas seulement –, mais surtout de comprendre. Il n’y aura plus de distinction entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas. Ceux qui créent et ceux qui ne créent pas.

Notre projet n’est pas ici de bercer nos esprits fragiles dans le bain de l’utopie qui ne ferait que les ramollir encore davantage. Soyons sérieux. Un Bob Marley ne se cache pas derrière chaque dreadlock. La majorité des gens sont incapables de produire la moindre mélodie de qualité. Mais l’Homme gagnerait à briser cette dichotomie annihilatrice  entre le créateur et l’observateur, libérant pléthore d’énergies créatrices pour l’instant enfouies dans la sépulture de l’autocensure.

Un langage sans paroles

La musique de Stomp, à contre-courant de la musique contemporaine dominante, est collective. Les rares solos sont au service d’une cohérence générale. Au sein du groupe, aucune hiérarchie n’est visible. Pas de chanteur ou d’individualité « starisé(e) ». D’ailleurs, il n’y a pas de paroles. Dans ce silence langagier si étranger à nos oreilles préformatées, pas de texte insipide pour venir soutenir la mélodie entraînante comme un instrument de plus. Les paroles sont sur scène. Entre les artistes. Dans la vie qu’ils font resurgir du néant de leur dépouillement.

Finalement, l’art reprend tout son sens : la sublimation du rythme de la vie dans un ouvrage collectif avec les instruments que la Nature met à la disposition de l’Homme.

 

 

Le Pandiculateur

 


[1] Dans Le maître ignorant (1987), Jacques Rancière proclame l’égalité des intelligences et soutient que la volonté permet à tout un chacun de s’émanciper intellectuellement de sa condition pour acquérir le savoir que l’on pourrait croire réservé aux élites.

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