The Social Network : pourquoi la success story de Facebook nous plaît

Publié le par Pense-bête(s)

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Extrait de "The Social Network", de David Fincher

Comment un film retraçant le parcours météorique d’un jeune geek devenu multimilliardaire en changeant le quotidien de centaines de millions de personnes – dont une majorité de la jeunesse mondiale – aurait-il pu ne pas plaire ? L’entreprise comportait néanmoins un écueil de taille : celui de s’attaquer à une histoire tellement contemporaine qu’il est bien difficile de savoir qui de Marc Zuckerberg ou de son interprète au grand écran Jesse Eisenberg est le plus vieux… Si le long-métrage de David Fincher est un succès, c’est non seulement grâce au talent de ce réalisateur hors pair, mais surtout grâce à la fascination exercée par le destin du créateur de notre nouveau grand frère numérique : Facebook.

 

The social network dresse le portrait contrasté d’une de ces success stories qui ont toujours fait rêver les masses, quels qu’en soient les aspects les plus sombres. Ce qui change avec Marc Zuckerberg, c’est la nature nouvelle de son succès.

 

Le créateur de Facebook correspond à première vue à la figure stéréotypée du petit qui réussit envers et contre tous, grâce à seul son mérite. Comme Napoléon, Henry Ford, Lula ou Nicolas Sarkozy avant lui - pour ne citer qu'eux -, il représente une potentialité dépositaire de l'ordre social : il est possible d'y arriver en partant de rien. Il est comme moi et il a réussi, se dit le spectateur innocent. Il fait la fête, boit, se fait larguer par sa copine... En somme, il est comme tout le monde.

 

J'ai bien peur que notre spectateur innocent ne se fourvoie quelque peu : non, il n'est pas comme tout le monde. Il a étudié à Harvard, ce qui présuppose un certain bagage socio-culturel en amont, qui n'est étrangement pas mis en avant dans le film (sa mère psychiatre et son père dentiste lui ont payé des cours du soir en programmation informatiques pendant ses années de lycée). Mais surtout, c'est un génie à l'intelligence supérieure, qui évolue parmi d'autres génies. Comme le fait remarquer le président d'Harvard dans le film, son université fourmille d'idées géniales et de futurs milliardaires.

 

Puisque l'on parle de génie, j'aimerais attirer votre attention sur un second point : contrairement aux autres figures de la méritocratie citées plus haut, qui quoique l'on en pense par ailleurs, ont bâti leur réussite sur le labeur, le passage des étapes une à une, le destin de Marc Zuckerberg s'est presque décidé en une nuit, celle où il a créé Facemash, l'ancêtre de Facebook, après s'être fait larguer par sa copine (d'après le film). Et notre admiration pour lui n'en est que renforcée. C'est là ce qui caractérise notre époque : la vitesse, le claquement de doigt, l'incontrôlé... En un mot, le magique. Qui aurait pu imaginer que, tout brillant qu'il soit, ce petit geek plutôt looser pourrait réussir en brûlant ainsi toutes les étapes ? Mais, le fait est là : notre époque aime les stars d'un soir, propulsées sur le toit du monde médiatique en un seul prime time, les étoiles filantes qui disparaissent aussi soudainement qu'elles ont surgi.

C'est quand l'étoile filante se trouve une bonne place au soleil et décide de s'installer dans l'establishment céleste que l'on commence à s'inquiéter : tricheur, menteur, voyeur, big brother, l'heure est aux heurts. Et c'est là peut-être l'un des mérites majeurs de The Social Network : il laisse le spectateur juge de la situation en exposant autant le génie que les aspects plus douteux - quoique peut-être trop légèrement - de la réussite de Zuckerberg, dissipant quelque peu le nuage de mystère qui le protégeait jusque-là de la suspicion.

 

Enfin, la dernière dimension de la réussite de Zuckerberg qu'il me semble utile d'examiner est son extrême jeunesse : il a fondé The Facebook à moins de 20 ans. Cette tendance de rajeunissement des nouveaux milliardaires est largement imputable au développement exponentiel des nouvelles technologies, qui ont donné aux jeunes une occasion inédite de se saisir d'un marché encore vierge, de la cyber terra incognita, un moyen de court-circuiter les forces d'inertie d'un système économique mondialisé de plus en plus frileux, cadenacé, et ne faisant guère confiance aux jeunes entrants sur le marché du travail. En sus de cristalliser la nouvelle fascination de nos sociétés pour la jeunesse, l'histoire de Marc Zuckerberg incarne cette rébellion contre l'ordre établi... qui comme beaucoup de révolutions finit par en établir un autre, pas forcément plus souhaitable.

 

 

Le Pandiculateur

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Lorolail 21/11/2010 13:40


Ouip j'avais bien compris que l'article ne faisait pas l'apologie d'un film représentant le nouveau rêve américain. Mais en lisant l'article j'ai eu l'impression qu'il partait de l'idée que les
spectateurs avaient pu ressentir ce film comme ça, comme une nouvelle destinée américaine. Or je n'ai pas du tout eu cette impression en le voyant, et ce ce que je soulignais - sans doute
maladroitement - dans ce commentaire.
Mais je suis tout a fait d'accord avec l'analyse de l'anti-héros, tout comme avec le reste de l'article ;)


P. Henry 20/11/2010 22:35


Outre l'esthétique et le rythme du film très réussis, j'ai beaucoup apprécié le fait que pour une fois, ce sont des valeurs comme le travail, la créativité et l'audace qui sont à l'honneur (scènes
prenantes durant les fastes infiltrations informatiques des bases de données). De plus le héros (antihéros ?) prend le contrepied des normes actuelles en répudiant l'argent à plusieurs reprises
(refus de la publicité etc.)


Lorolail 20/11/2010 20:40


"le petit qui réussit envers et contre tous" ?
Je n'ai pas tout à fait eu cette impression en voyant le film. Pour moi ce n'était pas le récit d'une success sortie, une nouvelle illustration du rêve américain.
Et je ne suis pas sûre que la majeure partie des téléspectateurs s'identifient à ce jeune homme, qui apparaîtrait "comme nous".
Parce que je trouve qu'il n'est absolument pas représenté comme le commun des mortels. Dans son comportement, dans sa répartie, on sent qu'il est à part. Et surtout on sent une intelligence bien au
delà de la norme. Ajouté à ça le fait qu'en effet il soit à Harvard, je trouve qu'il est difficile de vraiment s'identifier à lui et de se dire "c'est possible pour moi aussi". Parce que
clairement, il n'apparaît pas comme 'la norme'.

Donc effectivement cette réussite n'est pas le traditional schéma du rêve américain, mais surtout, je crois que ce n'était vraiment pas le but du film.


Le Pandiculateur 21/11/2010 12:50



Lorolail, merci pour ton commentaire.


Il est bien évident que Marc Zuckerberg ne s'apparente au héros idéal comme le rêve américain a pu en produire. Et les limites que tu soulèves (intelligence supérieure, études à Harvard) ont, il
me semble, été suffisamment mises en avant dans l'article.


Mais Zuckerberg n'en est pas moins l'archétype d'un nouveau type de héros, que l'on pourrait davantage placer du côté sombre de la réussite que dans la lumière (anti-héros ?). Et comme le film le
montre bien, il n'en suscite pas moins des convoitises et de l'admiration.


Alors non, ce film ne suit pas le tracé traditionnel du rêve américain, mais pourquoi le ferait-il, puisqu'il s'attache à retranscrire la réalité ? Il se borne à faire état d'un nouveau phénomène
propre à nos sociétés modernes, présentant un nouveau schéma de réussite que l'on pourrait rapprocher de celle des traders ou des banquiers super-riches (même si, comme le fait remarquer P.
Henry, il n'est pas vraiment intéressé par l'argent) qui, en dépit de susciter de la haine, n'en reste pas moins un objet d'admiration dont le destin fait envie à beaucoup de gens, notamment
les plus démunis.