Vanity Beach

Publié le par Pense-bête(s)

L’endroit est charmant… syncrétisme tourmenté entre flots et cimes, fantasme issu de l’esprit rêveur d’un marin en quête d’iles fabuleuses. Le touriste moderne, grégaire jusque dans sa tenue archétypale n’a pas manqué de suivre ses semblables en quête de plages immaculées, promesse du repos de l’âme et de l’étourdissement des sens. Cette lagune sauvage bordée de sable blanc, tant désirée par les travailleurs, changés pour l’occasion en touristes, se métamorphose elle aussi en un intriguant huis clos sartrien.

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Pour atteindre ce théâtre bucolique, le spectateur n’à d’autre choix que de traverser un sas sylvestre. Encerclé dans cette étendue par de vénérables pins, sa démarche entière tend vers la dune sableuse au loin, rideau d’or qu’il faudra gravir pour contempler le ballet disgracieux des vacanciers. Sur le sable, jadis, immaculé, s’étale une gigantesque fourmilière pulsant au rythme régulier des vagues. L’œil scrutateur s’attarde d’abord sur l’immense colonie informe et grouillante qui pullule aussi loin que porte le regard, et bientôt se dessinent des arabesques régulières, des mécanismes intelligibles. Une fois proche, l'esprit s'envole vers des contrées africaines, la plage fréquentée se mue en une savane aride ou les vives gazelles côtoient l’éléphant maladroit pour une place convoitée autour du point d’eau. L’instinct de nature reprend ici ses droits à la mesure du dénudement des corps ; la parade en est le trait dominant. Voyez ici ces mâles arrogants aux bustes soignés, aux larges épaules relevées en signe de défi, le menton droit, pavoisant sur le chemin de ronde de cette pantomime érotique. Les fiers paons exhibent ainsi leur parure huilée et tannée par l’hélianthe astrale, leurs desseins ne laissant nulle place au doute : leurs regards envieux et carnassiers glissent sur le tapis doré en quête du corps féminin sculpté par leurs fantasmes. Parfois l’insidieuse œillade sonde les flots à la recherche d’une insouciante naïade. Cette traque à la limite du voyeurisme n’est admise qu’à la condition que le chasseur se terre derrière des verres fumés, comme si la complaisance du public voulait qu’un doute subsiste sur les intentions de ces affamés.

 

Époque et mœurs obligent, la parade n’est plus réservée au seul genre masculin, et le sexe faible a poussé la science de la séduction à un niveau qui, lui, confine au divin. Ces Aphrodites halées usent d’un art bien plus subtil, ensorcelant. Voyez les user des plus cruels charmes de la nature, offrant à Apollon ce qu’elles refusent aux simples mortels : leur peau scintillante abreuvée des plus précieux filtres solaires. Vêtues de parures bariolées toutes plus insolentes les unes que les autres, les bacchantes arcs-en-ciel virevoltent en farandole dans l'écume, à quels malheureux marins leurs rires enchanteurs sont-ils destinés? Que cherchent donc leurs yeux enivrants ? Le tourment sans repos des âmes insolées de ces terres brulantes...

 

L'expression du groupe est ici catalysée par l'espace réduit de la lande sableuse, l'étendue s'en trouve balkanisée autour de parasols que le moindre souffle de vent est susceptible de transformer en armes mortelles. Familles classiques et groupes juvéniles s'y pressent en étranges formations géométriques autonomes, aux coutumes socialement établies. Quand certains s'établissent en cercle pour favoriser une communication primaire souvent dominée par la dernière découverte psychotropique d'une pseudo célébrité décadente -étayée par l’expertise transcendante d’une revue scientifique conquise à la cause- d'autres préfèrent une disposition mâle/femelle linéaire rendant grâce à hétérogénéité de la nature et au système binaire.

 

L'homme de Raison se demandera alors pourquoi privilégier un tel endroit, autrefois paisible, aujourd'hui déformé en chaos superficiel par l'animal bruyant qu'est le vacancier moderne. L'Adam contemporain a-t-il mordu dans la gaufre sucrée de la connaissance pour être ainsi puni par une horde braillarde de constructeurs de châteaux de sables ? Est-il finalement plus attiré par la grande comédie de ses semblables, errant, transits au pied de cet amphithéâtre éphémère, jouant sans relâche des scènes vides de sens mais pleine de vanité, plutôt que par la grâce des paysages et la profonde mélancolie de la mer?

 

 

Le Sybarite

Publié dans Société

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Ed 15/10/2010 12:01


On pourrait s'attendre, avec une monographie consacrée à l'univers bien étrange des plages, à recevoir un peu de cette chaleur estivale perdue dans les méandres de la rentrée.
Il n'en est rien : le texte s'offre tour à tour les effets glaçants d'un réaliste froid et la sécheresse d'un exotisme tribal inquiétant, qui nous font réfléchir un peu sur ce comportement si
universel qui unit l'espèce humaine dans sa bêtise.
Un petit conseil : privilégiez les plages de l'Atlantique. Moins fourmillantes, vous y aurez moins de chance de rencontrer le regard implacable d'un Sybarite en pleine observation.