L'écolo-attitude : tributaire du climat politique ?

L'été est terminé :
Le drapeau vert a disparu.
7 décembre 2109. Centenaire de l’ouverture du sommet sur le climat de Copenhague, présenté à l’époque comme « le plus grand rendez-vous que l’Humanité se soit jamais fixé ». Pour l’occasion, un professeur d’Histoire du lycée Nicolas-Hulot de Lille consacre son cours à l’effondrement mondial de idéal écologiste au crépuscule de la première décennie du XXIème siècle*.
- A Copenhague, explique-t-il, les chefs d’Etat de 192 pays promettaient d’oublier leurs divergences afin d'établir un consensus salvateur pour la survie de la planète bleue telle qu’ils la connaissaient, et accessoirement de l'espèce humaine -ou plutôt de cette frange de la population qui n'avait pas les moyens de se protéger des effets destructeurs de l'hyperactivité humaine-. L’objectif était d’arriver à un accord contraignant, censé prendre le relai du protocole de Kyoto, qui arrivait à échéance en 2012.
- Et alors ? s’enquièrent les élèves assidus.
- Le miracle n’a pas eu lieu, raconte l’enseignant. Les timides injonctions de l'Union Européenne et de ses agitateurs habituels – N. Sarkozy en tête –, les crises de nerf de la présidence danoise et l'éclosion du G2 sino-américain n’ont pas permis d’arriver à un compromis. Tout le monde est rentré chez soi, en priant pour que ses voisins fassent les efforts à leur place.
- Et après, que s'est-il passé ? demande l’un des élèves.
- Les gouvernants impuissants ont-ils été renversés ? s’interroge un autre. Y a-t-il eu des révolutions ?
- Les ONG et mouvements écolos du monde entier se sont-ils coordonnés pour organiser des grèves massives ? renchérit un troisième. Certains politiques ont quand même fini par avoir le courage de prendre des engagements fermes, non ?
- Les scientifiques du GIEC1 ont-ils organisé un coup d'état médiatique avec le concours des journalistes, qui se montraient si critiques à l'égard de la débandade de Copenhague ?
- Un raz-de-marée écolo s'est-il abattu sur les partis traditionnels lors des élections suivantes ?
- Non, rien de tel ne s'est produit, répond le professeur.
- Pourquoi ?
C’est ici que la tâche du professeur se complique. Comment répondre aux interrogations pressantes de ces yeux curieux qui ne comprennent pas ? Comment expliquer qu’aucun de ceux qui prétendaient savoir n’aient rien fait ?
- Et l'écolo-attitude de l'UMP ? hasarde une voix fluette au premier rang.
- Passée de mode. En 2009, après les Européennes et la surprise Europe Ecologie, l'UMP s'est repeinte en vert pour se donner un petit coup de jeune, comme les McDonald's. Mais en 2010, et surtout après les régionales, l’écologie de droite, c'était déjà has-been. Pour N. Sarkozy, « l’environnement ça commence à bien faire »2. Le débat sur l'identité nationale, la burqa, les retraites, la sécurité, 2012, c'était bien plus sexy que Nicolas Hulot. D'ailleurs, quand les crédits d'impôts écolos ont été réduits dans le budget 2010 au nom de l'austérité3, rares ont été ceux qui ont levé leur nez de l'affaire Woerth pour protester. Les reculs du Grenelle de l’Environnement II4, qui s’en est ému ? Et la taxe carbone, qui s'en souvenait encore, deux mois après son abandon5 ?
- Mais les Verts/Europe Ecologie, et Eva Joly...? Ils avaient quand même le vent en poupe, non ?
- C'est vrai qu'ils ont fait un bon score aux régionales6, et qu'Eva Joly cartonnait dans les sondages7... Mais quel mérite avait l'écologie dans tout ça ? Europe Ecologie, c'était la gueule de Cohn-Bendit, c'était la société civile, le vent nouveau qui soufflait sur un système bipartite sclérosé. Et Eva Joly, c'était quoi ? Je vais vous le dire : c'était l'éthique, la transparence et l'honnêteté, au milieu de ce panier à crabes rongé par la corruption et le mensonge qui tenait lieu d'arène politique à la France dans l'imaginaire de ses citoyens. Ce n'était certainement pas la décroissance ou l'abandon du nucléaire. Si ça avait été ça, Cécile Duflot aurait battu Eva Joly à plate couture dans la course à la présidentialisation.
Songeurs et perplexes, nos élèves puise dans leur mémoire pour tenter d'expliquer cet inexplicable paradoxe : tout le monde – ou presque – étant conscient du problème et de la nécessité d’agir, pourquoi ne s’est-il rien passé ? Les politiques, passe. Tous des pourris. Mais le peuple ? Pourquoi n’a-t-il pas protesté, comme il sait si bien le faire ?
- Peut-être attendaient-ils la conférence de Cancun8 ? suggéra l’un d’entre eux.
-Vous croyez ? lance le prof d’un air provocateur. Si vous voulez mon avis, personne n’en avait rien à faire. Trop d’encre et de salive avaient été dépensées pour rien avec Copenhague. Début octobre 2010 – moins de deux mois avant le début de la conférence – Wikipédia France n’avait pas encore de page consacrée à COP16, alors que la page dédiée à Copenhague avait été créée en avril 2009, soit près de 8 mois avant.
- Hum… firent les élèves, sceptiques.
- Vous avez raison, ce n’est pas une référence. Vous voulez un autre exemple ? Au mois de septembre et d’octobre 2010, on comptait sur le site LeMonde.fr moins de 2 articles par semaine consacrés à la question. Et, le plus souvent, un seul petit entrefilet dans la version papier9…
- Et les dirigeants ? Ils n’en parlaient pas ?
- Quasiment pas. Et les seuls qui s'aventuraient à prendre la parole ne prenaient même plus la peine d’utiliser leur vieille rhétorique optimiste pour persuader leurs électeurs qu’ils allaient tout mettre en œuvre pour trouver une solution10. Ça montre bien que les citoyens ne devaient pas beaucoup s’y intéresser ; trop occupés peut-être à la défense de leurs retraites, de leur identité nationale et de leur pouvoir d’achat…
- N’est-ce pas la faute à la montée en puissance des climatosceptiques, qui ont instillé un doute dans l’esprit des citoyens ?
- J’ai bien peur que cela soit pire que ça. C’est vrai qu’ils avaient effectué une percée médiatique et réussi à s’introduire dans le débat public au début de l’année 201011… Mais le climat politique de la rentrée était tellement chargé (retraites, affaire Woerth-Bettencourt, Roms, sécurité) que le débat passât complètement à la trappe. Ce n’est pas que les Français ne croyaient plus au réchauffement climatique et à ses éventuels effets destructeurs ; c’est qu’ils avaient d’autres chats à fouetter, tout simplement.
- Mais comment cela se fait-il ? Ils avaient quand même l’air concernés, avant Copenhague…
- Comme les moutons devant les crocs du loup. A cette époque-là, c’était l’agenda politique imposé par les politiques qui dictait la façon de pensée des gens. Et en 2009, en pleine crise, les dirigeants ont jugé opportun de détourner l’attention de leurs concitoyens des problèmes intérieurs au profit de l’Intérêt Supérieur de la planète et de l’espèce humaine. Ça a marché. Ne me regardez pas comme ça, il en a toujours été ainsi…
- Mais la Révolution Française ? Ce n’est quand même pas le Roi qui l’a ordonnée…
- Non, ce sont les mauvaises récoltes agricoles des années précédentes qui ont contribué à son déclenchement. Sinon, je doute que le peuple français se serait élevé contre la monarchie. Des mots, des paroles, mais pas d’actes tant que le problème ne le touche pas directement. Il est résigné, sans le savoir, le peuple. Et là, qu’attendait-il ? Que les côtes françaises soient submergées ? Qu’un ouragan s’abatte sur Paris ?
Le Pandiculateur
* Le lecteur averti s’étonnera sans doute que l’auteur prenne comme postulat - hautement discutable - l’affirmation selon laquelle les lycées, les cours d’Histoire, les élèves curieux, la mémoire de Nicolas Hulot, la ville de Lille et la planète Terre existeront encore en 2109. Veuillez lui pardonner son excès d’optimisme. Il tient par ailleurs à rester en dehors de la controverse sur la réalité du réchauffement climatique : cet article a pour unique visée d'analyser l'évolution du comportement d'un peuple - et, par extension, de ses dirigeants - à l'égard d'une problématique politique bien particulière dont il ne s'agit pas de remettre en question la légitimité.
- 1. Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat, considéré comme dépositaire de la parole scientifique sur les questions de réchauffement climatique, mais critiqué sur sa légitimité et ses conclusions par plusieurs scientifiques climatosceptiques.
- 2. Déclaration à l’issue du salon de l’agriculture 2010
- 3.Voir http://www.bakchich.info/L-ecologie-a-la-niche,11694.html
- 4.Voir http://www.rue89.com/planete89/2010/04/06/grenelle-de-lenvironnement-apres-les-postures-le-temps-des-impostures-146163
- 5.Voir http://www.lemonde.fr/politique/article/2010/03/23/francois-fillon-enterre-la-taxe-carbone_1323228_823448.html
- 6. 12,18% au 1er tour, contre 2,25% pour les Verts en 2004.
- 7. E. Joly entre directement à la 25ème place du palmarès de popularité des personnalités politiques de septembre 2010, avec 48% d’opinions favorables (http://www.google.com/hostednews/afp/article/ALeqM5jIvWc-Q35lQTP72E2VunhrP0HNyA)
- 8. COP 16, ou 16ème Conférence des Partis de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques, prévue du 29 novembre au 10 décembre 2010, succédant à la conférence de Copenhague de 2009 (COP15)
- 9 9. Le Monde, daté du 6 octobre 2010. Page 6.
- 10.Voir le Ministre de l’Environnement mexicain qui met en garde contre les excès d’optimisme
- 11. Voir http://www.novethic.fr/novethic/planete/environnement/climat/les_climato_sceptiques_ont_ils_gagne/128709.jsp