L’égoïsme du spectateur de cinéma
Il est installé sur le trône dont il a toujours rêvé. Entouré du festin dont il est quotidiennement privé. Loin des projecteurs épuisants de l’agitation perpétuelle d’une vie qui s’entête à tourner autour de lui quand il préfère rester immobile. Le quotidien disparaît sous le tapis des mauvais rêves. La foule incessamment bavarde lui épargne pour quelques heures ses déblatérations exaspérantes. L’Image enfin lui arrive. Il est heureux.
L’équilibre est notoirement instable. Magie d’une heure ou deux… davantage si les majors le permettent. C’est le climax du calme avant la tempête, de l’éclosion du plaisir avant la tant redoutée expulsion des lieux.
Il ne peut plus contempler le noir intégral à cause des lumières urbaines nocturnes. Il ne peut plus scruter le silence absolu dans le tourbillon des cliquetis du monde humain. Il ne peut pas non plus respirer l’air pur de la vérité, car elle a fui vers les provinces inaccessibles de l’innocence. Alors, l’instant de quelques heures volées, il s’accapare la solitude de la salle obscure baignée dans la lumière du septième art.
Il est seul face à l’Image à la fois immense et chaleureuse qui s’offre à lui. Plus d’intermédiaires, de commentateurs, de foule, de critiques, d’amis, d’emmerdeurs, de gauchos, de fachos, de cons, de gentils, d’intellos, d’abrutis, de donneurs de leçon, d’insignifiants, de prétentieux, de beaux, de moches… Plus d’hommes et des femmes à côté de lui, mais un rêve devant lui. C’est un dialogue magnifiquement simple entre le Faiseur et le Récepteur. Oui, le Faiseur ne s’adresse qu’à lui. Il ne parle pas aux gens, aux Françaises, aux Mesdames, aux citoyens, aux Mesdemoiselles, aux Français, aux Messieurs, au public, aux compatriotes, aux initiés, aux anciens, aux collègues, aux débutants, aux élèves, aux professeurs. Il ne parle qu’à lui, comme si ses paroles ne devaient être prononcées qu’une fois. Les autres spectateurs ne sont pas là : ils ne leur parlent pas, à eux – ou, du moins, pas de cette vérité. Il est le premier, le seul, l’unique, à recevoir cette confidence du Faiseur, semblable à celle de l’Inconscient dans le royaume des songes. Lui, seul, va s’en nourrir et en sortir grandi.
Car, comme du rêve, il faut bien en sortir. La désillusion est amère, l’éblouissement du jour déroutant, la nostalgie déjà exhumée. Pourra-t-il affronter une nouvelle journée dans ce monde qui le révulse déjà ? Comment poursuivre sa route et oublier ce mirage aperçu au détour d’une soif devenue trop intense ? Puis, petit à petit, la vie reprend le dessus. Mais il est certains rêves qu’il n’oublie pas : les plus marquants, sûrement. Il voudrait en revoir certains. Parfois, il partage le secret avec d’autres oreilles complices ; parfois, il préfère le garder pour lui. Ou pour plus tard.
Pourtant, au fond de lui, il gardera toujours cette trace que l’œuvre lui a laissée dans cette salle sombre. Il la croit unique. Comme un vieux mythe oublié de tous, sauf de lui, le spectateur égoïste de cinéma.
Le Pandiculateur