Les fausses fratries sur Facebook : victoire du dogme religieux ou défaite de l’amitié numérique ?
« Car quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, c'est celui-là qui est mon frère, et ma sœur, et ma mère. » (Matthieu 12, 50)
Facebook aura eu raison de Malthus : à l’ère des réseaux sociaux, les fratries atteignent des dimensions insoupçonnées qui ne pourront que ravir les têtes bien faites qui s’offusquent de l’inflexion récente de Benoit XVI sur l’utilisation du préservatif.
Ne vous êtes-vous jamais étonné de découvrir lors de l’une de vos croisades voyeuristes sur le profil d’un ami quatre ou cinq frères et sœurs dont il ne vous avez jamais parlé ? Qui plus est, avec un patronyme différent pour chaque membre de la fratrie ? Plus grave, n’êtes-vous jamais tombé des nues en apprenant l’existence d’un nouveau membre de la famille en surveillant le profil de votre frère ou de votre sœur ? Ne vous affolez pas. Respirez un grand coup. Ce n’est qu’une nouvelle mode de l’homo numericus.
Pour les sages qui n’auraient pas (encore) cédé aux sirènes de la passion sociale, résumons rapidement la situation : Facebook vous permet de renseigner sur votre page le nom des membres de votre famille (frère, sœur, père, mère, fils et fille), fonctionnalité très rapidement subvertie par les utilisateurs impies du joujou sacré de notre génération, par l’inscription de certains de leurs amis (les plus proches ?) en tant que frères et sœurs. Significatif ?
Je le pense. La première explication à ce phénomène qui s’impose à nos esprits acérés est bien entendu une volonté de mettre en valeur ces « élus », de leur donner une place à part au sein du panthéon de nos « amis » numériques. En effet, avec le dévoiement du terme « ami » – qui, rappelons-le aux plus jeunes, véhiculait encore au siècle dernier un semblant de sens –, comment distinguer les « vrais » au sein de cette masse informe de vieux copains de primaires perdus de vue, d’inconnus ajoutés au cours d’une soirée trop arrosée, d’anciens profs, d’ex, de vrais membres de la famille, de collègues, d’amis d’amis, voire de parfaits cyber-inconnus ?
L’intelligence collective n’a une fois de plus pas manqué de génie : elle a décalé d’un cran la hiérarchie des relations sociales en rendant le frère ou la sœur presque synonyme de l’ami véritable, le VIP, après avoir donné à la simple connaissance le titre d’ « ami ». Mais dans ce cas, où placer la véritable famille ? Au milieu de ces usurpateurs d’identité familiale ? Généralement non. La parade est bien plus spectaculaire. Attention, tenez-vous bien… Dans la vraie vie ! Et oui, il est encore possible en 2010 de témoigner son affection à quelqu’un sans en passer par le sas déshumanisant des réseaux sociaux. Certains feraient bien d’en prendre conscience.
Alors bien sûr, mon analyse est bien superficielle. Elle manque à la fois de profondeur et de représentativité : nombreux sont déjà les boucliers qui se lèvent pour défendre leur comportement et y apporter une autre justification. Il est évident que l’affaire comporte bien des subtilités qu’il serait impossible d’exposer exhaustivement. L’adoption fraternelle peut embrasser des significations sociales très variées : signe d’un rapprochement amical, voile déculpabilisant sur l’ambiguïté d’une relation amoureuse, caution artificielle de loyauté amicale, transition en douceur après une rupture pour éviter de briser trop brutalement le sacro-saint relationship status… chacun y va de son propre sous-entendu. Et le phénomène ne se limite pas aux fratries : il est fréquent de voir certains individus s’auto-désigner parents ou enfants de certains de leurs « amis ». Simple délire ou signe révélateur de relations de domination « hors-ligne » matérialisées par la numérisation du lien social ? Totem de la dislocation de la famille nucléaire ou nouveau code suggérant subtilement ce qui ne doit pas être dit publiquement sur certaines relations ?
Notre Père qui est aux cieux a décidemment plus d’un tour dans son sac…
Le Pandiculateur