Notre langue morte
Ah ! Belle langue… Partout tu sembles nous envelopper, à chaque seconde prête à surgir, et pourtant, tu es si loin ! Quelle douleur de ne plus entendre tes douces paroles rythmer nos journées, quand tu ravives notre égoïste nostalgie d’une ou deux rares envolées… Pourrons-nous un jour nous résoudre à ta perte ?
Il y a quelques décennies encore, tu nous faisais l’honneur de ta présence sur les petits et les grands écrans. Aujourd’hui, seul ton fantôme ose encore s’aventurer prudemment hors des salles sombres où tu sembles t’éteindre à petit feu. A peine quelques films historiques un peu ridicules renvoient-ils encore les échos lointains de ce que fut ton règne, de la même façon que la photographie d’un otage tenant un quotidien daté du siècle passé constitue l’adminicule[1] incertaine de sa vie. Triste caution pour un massacre sans autre témoin que des chefs-d’œuvre que les puristes ne se lasseront jamais de contempler, avec une familiarité de plus en plus distante, et que les coquards[2] ne cesseront de moquer pour un beau-parler qu’ils jalousent.
Où es-tu passé, joyau de la civilisation ? Que sont devenues tes nuances ? Dans quelle contrée tes savantes irrégularités se sont-elles réfugiées ? Ô, dictionnaire ! Comment a-t-on pu laisser le poignard transpercer ta rigide couverture, le venin s’instiller dans tes pages, tes lignes se vider de leur sens ? Que l’on ouvre un roman du dix-neuvième siècle pour s’en convaincre : combien de volumes faudrait-il composer pour établir le catalogue de tes plaies et retranscrire la portée de ton hémorragie océanique ? Dans tes antiques étagères quelques arrivistes ont insolemment renvoyé tes plus sages aînés à l’oubli : ils sont ainsi plus de trois-cent fidèles congédiés chaque année sans autre protocole que la descente aux enfers !
Aujourd’hui, tu agonises. A peine tes dernières forces te permettent-elles te défendre les dernières contrées de l’Ecrit : un petit pan de la littérature et du théâtre, les écriteaux publics, le courrier officiel, la documentation et les annonces publiques sont une maigre consolation pour toi qui jadis imposais ta dure loi à tous tes sujets. La presse écrite, la télévision, la publicité et la parole publique ont définitivement quitté ton giron. La radio, l’administration, et la correspondance écrite toute entière en prennent inévitablement le chemin. Quant à l’oralité, la conversation et l’orthographe, il n’est hélas point besoin d’en faire mention : la numérisation des conversations et le mauvais exemple de leurs modèles les ont à jamais perdus.
Ah, regrettée belle langue ! Tes apparitions se font aujourd’hui bien rares. Mais comme nous te comprenons ! On moque chacune de tes virtuosités dans les archives des grands orateurs, on se gausse de tout nouveau prétendant à ton illustre héritage, on t’écorche quotidiennement en privé comme en public, on te taxe d’hypocrisie, d’anachronisme et – pire ! – de complexité. On veut te simplifier mais on t’a déjà étouffée ; on veut te rationaliser mais on t’a déjà fait perdre la tête ; on veut te diffuser mais on t’a déjà enterrée. Savais-tu que quelques coquefredouilles[3] empêchaient même tes fidèles d’utiliser les mots adéquats de ton répertoire pour exprimer leurs idées, les méprisant de ne pas solliciter ton parent pauvre, qui ne cesse de se paupériser avec l’uniformité et l’apport de l’anglais ?
Bien sûr, ton auguste ancienneté tentera de modérer mon ardeur. Tu en as connu d’autres, c’est certain. Mais depuis que le livre est livre, jamais ta dualité vitale entre la plume et le verbe ne s’était trouvée si proche de l’extinction. Ton destin ne tient désormais plus qu’à un fil. Un coup de ciseaux et, privé de cordon de sécurité, tu t’enfouiras à jamais dans les ténèbres.
Mais rassure-toi, tes plus fidèles vassaux portent encore ton emblème avec fierté. Regarde un peu cet Anachorète qui tente vaillamment d’aborner[4] la gabegie[5] élyséenne qui nous assaille en fleurdisant[6] à tout-va ! Et le Sybarite, qui s’apprête à chasser à grands coups de gratte-culs[7] les galvaudeux[8] qui cherchent accointance avec tes maîtresses ! Le Pandiculateur irait dans ses apertises[9] jusqu’à gueuser[10] ou s’infliger un bacul[11] pour empêcher qu’un maroufle[12] ne t’embeline[13] de ses paralogismes[14] !
Le Pandiculateur
Remarque : les définitions ci-dessous sont extraites de l’excellent Petit dictionnaire des mots rares et anciens de la Langue Française de Charles Sabatier.
[1] Ce qui, sans former une preuve complète, contribue à faire preuve.
[2] Vieux coqs. Familièrement : fous, benêts.
[3] Pauvres hères, hommes sans esprit.
[4] Mettre des bornes.
[5] Fraude, supercherie, gestion désordonnée.
[6] Marquer un criminel d'une fleur de lis avec un fer chaud.
[7] Fruit du rosier et, en particulier, de l'églantier ou rosier sauvage.
[8] Vagabond, homme qui n'est propre à rien.
[9] Preuve d'adresse, de force, de courage.
[10] Faire métier de demander l'aumône.
[11] Peine infligée à un homme ayant commis une faute dans l'exercice de sa charge ou à une fille dévergondée. Comme son nom le suggère, le bacul consistait à frapper les fesses du fautif avec une pelle.
[12] Terme de mépris qui se dit d'un homme grossier. Se dit aussi d'un homme qu'on n'estime pas.
[13] Amuser, duper.
[14] Raisonnements faux.