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Les présentations

Jeudi 7 octobre 4 07 /10 /Oct 16:24

 

Emil Cioran, dans ses Syllogismes de l’amertume, écrivait : « A quoi bon fréquenter Platon,  heart-fire-65184286.jpg   quand un saxophone peut aussi bien nous faire entrevoir un autre monde ?». Si elle porte en  elle des promesses de voyages fantastiques, il n’est pas toujours facile de s’embarquer dans   cette aventure de l’intelligence. Notre environnement, notre état d’esprit, notre niveau d’écoute sont des bagages autant que des amarres qui attachent ou délivrent les chimères merveilleuses de notre imaginaire. De fait, Il semble évident que nous abordons tous la musique sur le mode du « je » et  qu’elle révèle sa magie lorsqu’elle adopte le langage de notre expérience[1]. Dès lors pourrait paraître un peu fou celui qui espérerait emmener quelques compagnons dans les contrées sauvages de ses pérégrinations musicales. On ne peut imposer sa lecture, mais peut-être peut-on dévoiler sa manière de lire et par là donner envie à d’autres de ne plus subir la musique. En effet, l’écoute doit se faire active pour que retentissent dans tout leur volume les univers contenus en puissance dans chaque mélodie.   L’Anachorète sera donc  ce passeur halluciné entre son phantasme et la réalité sourde. Il n’est pas musicien, ne connait rien au solfège, mais aimerait  partager quelque rêve futile le temps d’un contretemps…


D’abord, les présentations : Heartbreaker de Led Zeppelin, une version live tirée du troisième album du groupe « How the West was won » (1976). Vous avez ici un lien pour écouter le morceau . C’est une version Live, autrement dit l’improvisation est de mise, ce qui est significatif concernant cette chanson qui traite d’une rencontre fortuite entre un homme et les fantômes d’un amour déchu. Nous ne savons pas encore vraiment à quoi nous attendre et déjà des interrogations  affleurent : quelle part de contingence et de nécessité dans l’amour et la musique ? Est-il possible que les deux fondent leurs formes dans un même visage ?

 


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Je vous conseille d’écouter une fois le morceau avant de poursuivre plus avant.


Même si la voix (Robert Plant) ne tient pas le premier rôle (la teneur des paroles en témoigne), elle est nécessaire pour  éclaircir la pièce qui se joue : on retrouve certaines de ses plaintes dans le texte ci-dessous afin que le lecteur ne se perdre pas trop son chemin dans le chaos d’une narration remuée. Mais ne restons pas à l’orée  de celle-ci, dans l’ineffable, et entrons plutôt sur le chemin que trace pour nous l’intitulé du morceau : Heartbeaker (bourreau des cœur).

La chanson s’ouvre sur la guitare (de Jimmy Page) qui surgit sur une note grave maintenue en l’air : elle entre dans notre espace de manière fortuite et nous laisse indécis… Mais très vite elle franchi les interstices du doute pour s’affermir, ses contours s’affinent, taille de guêpe et démarche assurée : Serait-ce elle ? Notre cœur s’emballe avec la batterie (de John Bonham) qui vient renforcer notre premier sentiment avec trois coups rapides, comme l’annonce d’une tragédie, très vite suivis par d’autres (0min06). La guitare décroche d’un ton : nous pouvons discerner ses nuances, son parfum.  La voix de Jimmy, notre voix, vient confirmer ce que nous avons vus : c’est bien Annie, elle est de retour, et il est fracassant (0min20). La fin de cet impitoyable constat fait bondir notre cœur et la baguette de John frappe un coup. Dix ans déjà et toujours la même démarche : la guitare reprend sa ballade suivie par son ombre (la basse de John Paul Jones). Elle s’avance encore, et il nous semble distinguer les traits cruels du passé figés sur son visage sublime. Les battements s’intensifient et notre poitrine semble sur le point d’éclater. Les gens alentours parlent à propos de ce qu’il s’est passé entre nous, de ce que tu nous as fait. Ta voix se fait plus véhémente et il devient difficile d’entendre nos pensées… Ces souvenirs de passions cendreuses et jamais tout à fait éteintes … Explique moi pourquoi tu nous appelles par le nom d’un autre gars quand … La guitare coupe notre phrase avec insolence, commence à s’emballer, et sa voix monte en pointe, ensorcelle par sa rapidité pour finir sur un mot provocant ; et voila notre pauvre cœur qui s’échauffe comme exalté par une attention qu’il n’espérait plus (La batterie passe au premier plan : 2min07).

Mais il ne doit s’aliéner encore à son ancien bourreau. Les cordes vrillent trois fois et interrogent leur sœur sensible, avant de nous immerger dans les volutes d’un charme ravageur pour ralentir  encore, distillant leurs philtres suave dans les intermittences d’un cœur qui ne sait plus comment pulser (la batterie est bâillonnée) : le rythme tout entier repose sur ces lèvres érubescentes qui piègent notre regard, s’écartent nonchalamment pour laisser entrevoir la douceur de ta langue...(2min38 : on peut entendre le public languir sous le coup de la séduction).

La guitare passe d’un genre à l’autre, monte, descend, va plus fort et force moins, avant de se faire ostensiblement railleuse (3min42) devant notre sotte obstination.  Mais il ne faut pas céder au sortilège. Modérant sa verve, elle parait tourner les talons, mais cette damnée croqueuse ne connait pas la débâcle et  revient  à l’assaut dans une fulgurance inhumaine, déployant tous ses talents pour nous descendre dans ses enfers : elle se fait Orphée, poétesse mythique et maîtresse exemplaire de la parole chantée. Dans ses charmes repose le pouvoir d’inverser les légendes et nous, pauvres Eurydice, qui ne pouvons qu’espérer qu’elle nous libérera de la terrible transe (4min41). Or elle déclame incessamment et cherche à nous tromper, suscitant presque la pitié (4min43) pour finalement exprimer dans un cri la blessure profonde infligée à son amour propre.  Rien ne peut nous détourner du succube, introduite dans notre vie comme dans un rêve et violant la mémoire de ses iris incandescents ; rien, sauf peut-être ce cœur qui se résout enfin à redonner à notre raison sa cadence et à notre voix sa force (5min04, retour de la batterie)… Elle hurle et insulte, nous entraine dans une valse démente et inhumaine : son ombre elle-même ne parvient plus à suivre la furie (la basse prend plus d’indépendance aux alentours de 6min20)…  Insupportable retour des regrets, triple ressac (6min39) qui emportent avec eux les dernières effluves des philtres concoctés par cette princesse damnée pour nous tirer dans ses rets. Tu nous as abusés de trop nombreuses fois…    Va-t’en ! Va-t’en !

 

Et le voila enfin qui s’en va, de ce pas aimé, de ce pas maudit, dans les allées trop courbes de la Vie, le bourreau des cœurs...



[1] Friedrich NIETZSCHE / Humain, trop humain : « ... toute musique ne commence à avoir un effet magique qu'à partir du moment où nous entendons parler en elle le langage de notre propre passé : et en ce sens, pour le profane, toute musique ancienne semble devenir toujours meilleure, et toute musique récente n'avoir que peu de valeur : car elle n'éveille pas encore la "sentimentalité", qui [ ... ] est le principal élément de bonheur dans la musique, pour tout homme qui ne prend pas plaisir à cet art purement en artiste. »

 

L'Anachorète

Par L'Anachorète, le Sybarite & le Pandiculateur - Publié dans : Musique - Communauté : Musiques
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