Les jeunes qui n'aimaient pas les (en)vieux (Le Seigneur des Aînés, épisode 1)
Le Seigneur des Aînés :
- Introduction du dossier
- I - Les jeunes qui n'aimaient pas les (en)vieux
- II - La fille qui rêvait d'un baume anti-ride et d'une retraite dorée
- III - Le politicien dans le palais des courants d'air
Le profil typique de l’un des quelques millions de manifestants opposés à la réforme des retraites : 50 ans, travailleur manuel usé, sur le marché du travail depuis ses 16 ans ? Non. 17 ans, lycéenne[1], en filière littéraire ou économique de préférence – les matheux n’ont pas le temps pour ça –, animée par une pseudo-conscience politique de groupe acquise à la faveur des deux ou trois derniers printemps, où elle a observé, puis aidé les plus âgés à bloquer rituellement son lycée – en un feu de joie symbolique annonçant leur félicité à la perspective de l’été approchant – ou leurs craintes à l’égard du bac imminent.
Les jeunes sont donc désormais au centre du mouvement de contestation, comme en 1968. Le futur ex-président de l’UNEF Jean-Baptiste Prévost, qui suivra très certainement son illustre prédécesseur Bruno Julliard dans sa reconversion socialiste[2], a étalé toute sa clairvoyance en comparant les deux évènements : « En 1968, les jeunes se battaient pour la liberté. Aujourd’hui, c’est pour l’égalité »[3]. Fort bien. Mais de quelle égalité s’agit-il, à propos ? L’égalité entre les générations à l’égard des acquis sociaux – et la lutte contre le déclassement, refrain du « nos enfants vivront moins bien que nous » –, ou l’égalité de tous au sein de cette génération qui fera la France de demain ? Ces deux égalités sont-elles compatibles ? « 0 – 0, la balle au centre », diraient certains. Et on se garde bien d’entrer davantage dans le détail…
La réforme est faite pour les jeunes, sermonne le gouvernement. Pour qu’ils évitent la double peine de payer aujourd’hui pour la retraite de leurs aînés et ne puissent à leur tour en bénéficier à cause de l’effondrement futur d’un système par répartition ne trouvant plus les moyens de son financement. La réforme est incontestablement davantage injuste pour les actifs actuels – et particulièrement les moins de cinquante ans, qui verront de leurs yeux ridés l’application intégrale du relèvement de l’âge légal à 62 ans[4] –, car elle brise un pacte social qui les a fait rentrer sur le marché du travail avec un deal bien précis – la retraite à 60 ans –, ce qui les a peut-être conduits à organiser leur carrière d’une certaine façon, ou à se projeter vers l’avenir avec des plans précis, elle est donc moins injuste et préjudiciable pour les actifs que pour les lycéens et étudiants, qui n’ont pour l’instant rien signé, et ne peuvent donc prétendre… à rien – même si la légitimité de la prétention au maintien des acquis sociaux de leurs parents pourrait être questionnée. Par ailleurs, ceux-ci ont par définition une espérance de vie plus grande que leurs parents, qui subiront la même réforme, ce qui justifie d’autant plus l’allongement de leur durée de travail.
Etrange société que celle dans laquelle nous vivons : des jeunes manifestent en faveur de leurs aînés sous le couvert de pseudo-revendications égoïstes limitées à leur génération – « pour nos retraites », comme ils disent… Pas exactement, m’objectera-t-on : ils se révoltent contre une réforme inutile qui ne règlera pas le problème de financement qui pèse sur leurs têtes innocentes comme une épée de Damoclès chaque jour plus menaçante. C’est qu’ils sont trop jeunes pour avoir connus leurs grands frères socialistes au pouvoir… Ceux-là même qui osent aujourd’hui affirmer haut et fort que la solution au problème est simple : il faut taxer le capital. Le Grand Capital. D’accord. Pourquoi ne l’avoir pas fait avant ? Peut-être la trop grande fermeté d’un président Chirac ultralibéral et en position de force après son coup de génie de 1997[5]….
Le plus intéressant, c’est qu’au nom d’une logique de solidarité, ce mouvement va précisément à l’encontre du fondement-même du régime par répartition, auquel la France tient tant. En effet, en ne tenant pas compte de la détérioration de la situation économique et avec pour seule légitimité la prétention aux mêmes acquis sociaux que les générations précédentes, les jeunes entrent dans une logique de capitalisation individualiste à l’anglo-saxonne : « la France me devra telle retraite en 2070, parce que j’aurai travaillé tant d’années ». A l’inverse, le système par répartition s’efforce de répartir également les ressources issues des forces vives de la nation à un temps ‘t’ à ses aînés ; si les ressources sont plus faibles, les pensions seront plus faibles.
Bien sûr, certains ont des retraites bien plus convenables que les autres. Bien sûr, l’injustice est partout, et elle est criante. Bien sûr, le capital doit lui aussi participer à l’effort de solidarité pour contribuer à ces fameuses ressources. Mais que la jeunesse ne se trompe pas de combat, et ne se fourvoie pas sur les fondements de sa propre révolte : elle ne peut pas prévoir dès aujourd’hui la retraite qu’elle aura dans soixante, ou soixante-deux ans, précisément parce que la situation économique de la France aura évolué, que les fondements du pacte social en seront modifiés, et qu’ils bénéficieront de ce que les générations suivantes voudront bien leur accorder, et non de ce qu’ils auront décidé en fonction d’une capitalisation. C’est pourquoi le débat actuel sur les retraites ne porte pas sur le premier dentier de nos lycéens prépolitisés, mais sur la solidarité qu’ils sont prêts à manifester avec leurs actifs actuels, futurs retraités : d’ici 2070, de nombreuses réformes des retraites auront eu le temps d’être menées, pour décider du sort que la France daignera accorder à cette jeunesse désormais active. Dans le cadre de notre système par répartition, il faut faire confiance à la nation qui a défini avant nous et sans notre consentement les termes pacte social, plutôt que de fonctionner avec l’idée d’un contrat signé entre Moi Travailleur et l’Etat, qui me garantirait ad vitam eternam, et quelle que soit la situation, des droits sociaux capitalisés par mon travail.
On répète souvent que le peuple est décalé par rapport à l’agenda des médias et des politiques : alors que les médias voyaient l’affaire réglée, le peuple s’est levé et est en passe de faire plier un gouvernement aux convictions autrefois inébranlables. Si le peuple est décalé, les jeunes le sont encore plus. Leur toute récente expérience « politique » leur a mis dans la tête l’idée selon laquelle la démocratie commencerait après le vote de la loi à l’Assemblée Nationale. C’était le cas pour le CPE (Contrat Première Embauche), pour la loi LRU (Loi Liberté et Responsabilité des Universités), et maintenant pour les retraites. La démocratie, n’est-ce pas la négociation au sein d’arènes légitimes avant la prise de décision ? Bien sûr, on n’a pas du les inviter à l’Elysée… mais a-t-on entendu les lycéens s’exprimer pendant l’élaboration de la réforme ? Non, c’était les vacances. Beaucoup de syndicats lycéens et étudiants avancent que le problème principal à régler n’est pas la réforme des retraites, mais le chômage des jeunes. Pourquoi donc ne pas avoir protesté avant ?
Pourquoi les jeunes se lèvent-ils aujourd’hui ? Ont-ils besoin de suivre l’exemple de leurs aînés ? Les précédents exemples de mobilisation montrent que non. Peut-être est-ce tout simplement qu’après le calme léthargique de la rentrée des classes, les devoirs commençaient à affluer, les interrogations à se multiplier, le bac à se rapprocher… Il était temps de prendre un peu l’air.
Le Pandiculateur
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[1] L’emploi du féminin n’a ici rien de sexiste. C’est simplement une manière de varier les plaisirs sans alourdir l’argument avec des parenthèses bi-genres incessantes.
[2] Président de l’UNEF de 2005 à 2007, il quitte son poste pour s’engager avec le PS dans la campagne municipale pour la mairie de Paris en 2008, avant de devenir secrétaire à l’éducation du parti.
[3] Le Choix d’Yves Calvi, sur France Inter (18 octobre 2010)
[4] La réforme prévoit un allongement progressif au rythme de 4 mois par an, afin d’atteindre les 62 ans en 2018
[5] La dissolution de l’Assemblée Nationale qui, au lieu d’asseoir sa majorité, la lui a fait perdre, entraînant l’arrivée aux affaires de Lionel Jospin.