La fille qui rêvait d'un baume anti-ride et d'une retraite dorée (Le Seigneur des Aînés, épisode 2)

Publié le par Pense-bête(s)

Le seigneur des ainés - Episode 2 : La fille qui rêvait d'un baume anti-ride et d'une retraite dorée

Le Seigneur des Aînés :

 

« Une valse à vingt ans, c’est beaucoup plus troublant, c’est beaucoup plus troublant mais beaucoup plus charmant qu’une valse à trois temps, une valse à vingt ans.

Une valse à cent temps, une valse à cent ans, une valse ça s’entend à chaque carrefour dans Paris que l’amour rafraîchit au printemps. »

Jacques Brel, Une valse à mille temps

 

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Dans le roman éponyme d'Oscar Wilde ici porté à l'écran par Albert Lewin, Dorian Gray vend son âme au diable pour jouir de la jeunesse éternelle : c'est son portrait qui porte à sa place les marques de l'âge et du péché.

Avoir les atours de la fleur de l’âge et la sagesse du crépuscule. Etourdissant pas de danse que se propose d’exécuter le valseur des temps modernes, plus sobrement identifiable sous l’appellation de « Français ».

On ne cesse de répéter que nous vivons dans une civilisation de la jeunesse, où les attributs caractéristiques de cette classe immature sont élevés au rang de totems, qui prennent une plus grande importance symbolique à mesure que l’on s’en éloigne psychologiquement et physiologiquement. Pourtant, combien de Français, même parmi les professions traditionnellement considérées comme « non-pénibles », ne voit-on pas au bord du désespoir au moment où on leur annonce qu’il faudra travailler deux ans de plus avant de pouvoir décrocher le Graal de leur vie (professionnelle), l’objet de tous leurs désirs : la Retraite ?

On conviendra qu’il n’est plaisant pour personne de se voir imposer une quantité supplémentaire de travail à fournir : dans le meilleur des cas, on aime son métier et le on souhaite le poursuivre volontairement ; dans le pire, la durée de la corvée est allongée. Mais en est-on arrivés à un rapport au travail caractérisé par le détachement – je dirais même le « dégoût » –, que l’idée même d’intégrer son travail personnel à un effort de solidarité nationale, dans la visée d’assurer la pérennité d’un système d’assurance-retraite menacé à moyen terme, pour un salaire – rappelons-le – encore bien supérieur aux maigres pensions qui nous seront accordées par la suite, nous soit devenue absolument insupportable ? Le travail est-il devenu une patate chaude dont il faut se débarrasser le plus tôt possible, par n'importe quel moyen ?

Si la Retraite est tant convoitée, ce n’est bien sûr pas en tant que porte d’entrée vers le troisième âge, mais comme symbole du réconfort après l’effort, de la récompense après la dépense, de la libération après l’asservissement, bref, de l’arrêt du travail – travail dans son acceptation économique la plus stricte, bien évidemment, car rien de pire dans le regard de la doxa qu’un retraité inactif. La Retraite se définit donc comme le passage d’un labeur forcé – disons-le, d’un esclavage – à une « activité » émancipée de toute contrainte (garder les petits-enfants, s’occuper de sa maison, de son couple, de soi, se livrer à aux passions qui nous ont toujours démangées), qui s’inscrit en opposition par rapport au concept de vieillesse, de par son dynamisme.

La Retraite idéale ne s’identifie donc pas – ou plus – à la vieillesse, mais à une espèce de seconde jeunesse, caractérisée par l’absence de contrainte éco-financière* – la nécessité de fournir un travail pour survivre – et la domination du loisir – la contrainte de l’éducation en moins. Dès lors, il faut reconnaître que la fonction sociale de la Retraite a évolué depuis la mise en place des premiers systèmes d’assurance-vieillesse, qui avaient pour but de délivrer les individus de certaines contingences matérielles au crépuscule de leur vie – c'est-à-dire bien moins à-même de continuer à travailler que nos jeunes retraités du XXIème siècle. Là où les premières retraites se définissaient comme minimum social de subsistance (de l’ordre de l’assistance), la pensée actuelle l’associe plus volontiers à une dette de la société (une prestation sociale) à l’égard des travailleurs pourvus de leurs annuités, qui leur permet de s’offrir davantage que les conditions d’une subsistance décente en attendant la fin de leur vie. Il ne paraît important de mettre en évidence ce glissement conceptuel avant de poursuivre plus avant.

De ce constat découle un raisonnement tout à fait logique : la fonction sociale de facto de la retraite ayant changé, il peut apparaître légitime d’en réexaminer les fondements, et les limites, dans un contexte qui a lui aussi évolué. Peut-on se permettre, en 2010, avec l’état de nos finances (32 milliards d’euros de déficit pour l’année 2010), de revendiquer des droits sur une seconde jeunesse, j’ai nommé la Retraite dorée ? Si oui, quel nouveau pacte social la Nation doit-elle signer ? En d’autres termes, qui doit payer ?

La nature humaine et sociale nous montre encore une fois ses contradictions. En se projetant d’un côté vers la jeunesse et de l’autre vers la Retraite,  le gros du peloton français cherche inconsciemment un équilibre de vie – entre travail et loisir, public et privé, politique et personnel – qu’il a le sentiment d’avoir perdu, dans une société où règne un grand malaise, symbolisé par la dévalorisation de la valeur travail et la perte de confiance dans l’avenir d’une grande majorité de la population. Mais cet équilibre, nul n’est forcé d’attendre 62 ans pour le trouver. Que les lycéens se rassurent.

 

Le Pandiculateur

 

* A ce propos, on peut se demander si le chômage de masse des jeunes n'a pas contribué à redéfinir la jeunesse par le non-travail.

 

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 La suite de la saga 'Le seigneur des Ainés'

Publié dans Politique

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